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Chapitre 46 — Le monnayage du progrès (Article
de Louis Even, paru dans Vers Demain du 15 avril 1945.) On
appelle monnayage la fabrication de monnaie. Monnayer de l'or, de
l'argent, c'est prendre du métal d'or, du métal d'argent, et en
frapper des pièces de monnaie, acceptées dans les pays qui
reconnaissent les pièces d'or et d'argent. Dans
le commerce moderne, la monnaie qui déplace le plus de marchandises
n'est pas la monnaie d'or et d'argent, mais la simple monnaie
scripturale des banques, le crédit monnayé, qui change d'un compte à
un autre et sert aux transactions sans déplacer l'argent de métal ou
de papier. Le
fait d'inscrire de ces crédits pour la première fois dans un compte,
d'où ils vont passer dans la circulation, a donc tout l'effet d'un
véritable monnayage. Et le fait de faire disparaître ce crédit, en le
cancellant totalement, lors d'un remboursement à son monnayeur, est une
véritable destruction de l'instrument d'échange. Augmentation
nécessaire de l'argent Si
nous appelons argent tout ce qui sert à payer, à acheter, à libérer
des dettes ou des taxes, on doit certainement reconnaître que plus la
production d'un pays augmente, plus il faut d'argent en circulation;
sinon, la production s'accumule et les producteurs arrêtent. L'augmentation
de production d'un pays est un progrès pour ce pays. Ce progrès peut
être dû à une augmentation de la population capable de produire. Il
est ordinairement dû bien davantage à des moyens nouveaux et plus
efficaces pour exploiter le sol, le sous-sol, les forces motrices et
toutes les autres ressources du pays. Comment
et où l'argent augmente-t-il? Comment
l'argent en circulation peut-il augmenter lorsque le progrès augmente
la production? D'une seule manière: par les émissions nouvelles
d'argent ou de ce qui sert d'argent. Or,
aujourd'hui, toutes ces émissions nouvelles n'entrent en circulation
que sous forme de prêts, par des banques, à des gouvernements ou à
des entrepreneurs. Il
ne peut s'agir ici de simples prêts d'argent délà existant: cela
n'augmenterait nullement la eirculation totale, ce serait un simple
déplacement d'argent d'une personne a une autre, d'une institution a
une autre. Quand
nous parlons d'augmentation d'argent pour faire face à une augmentation
de production, il ne peut être question que de monnaie nouvelle
ajoutée à l'ancienne, que de mise en circulation de monnaie qui
n'était pas en circulation auparavant. Cette monnaie peut être en
métal, ou en papier, ou en simples comptes créditeurs à la
disposition des industriels ou des gouvernements, cela importe peu,
pourvu qu'elle soit volontiers acceptée pour payer des produits ou des
services. Où
et comment se fait l'augmentation? L'industriel qui emprunte gage ses
propriétés acquises, mais cela ne suffit pas. Il faut qu'il envisage
un développement profitable avec l'argent qu'il emprunte. Il faut qu'il
projette, à la satisfaction du banquier, une augmentation de
production, dont la vente permettra de rembourser la banque prêteuse.
Les garanties sont entre les mains du banquier, c'est vrai: mais la
banque ne tient point du tout à saisir les propriétés gagées, cela
ne l'intéresse pas, c'est un pis-aller en cas d'insuccès de
l'entrepreneur . Ce que la banque veut, c'est de l'argent, car son
commerce est un commerce d'argent. C'est
donc bien le progrès, envisagé comme très rénlisable, qui est le
véritable déterminant du prêt. Pour
effectuer ce prêt, la banque place le montant au crédit de
l'industriel qui emprunte. Les chèques sur ce crédit paieront la
main-d'oeuvre et les autres déboursés de l'industriel pour établir de
nouveaux moyens de production dans le pays. L'augmentation
des moyens de paiement, faite par cette inscription de crédit au compte
de l'emprunteur, est donc purement et simplement un monnayage du
progrès. Sans progrès dans la production, cette expansion monétaire
ne serait pas possible; ou bien elle ne serait que de l'inflation, et
l'inflation, au lieu d'augmenter le pouvoir d'achat réel, diminue le
pouvoir d'achat de tout le monde. Les
agents du progrès Avant
d'aller plus loin, voyons à qui est attribuable ce progrès que le
banquier monnaye pour prêter à l'entrepreneur. Le
progrès est la résultante de bien des choses: pas seulement de
l'initiative de l’industriel ni du travail de ses collaborateurs, mais
aussi et peut-être surtout de l'application d'inventions, de procédés
scientifiques, qui constituent un véritable héritage culturel commun.
Personne ne peut se proclamer propriétaire unique des améliorations
nouvelles: elles sont un nouvel anneau dans la chaîne du progrès, mais
un nouvel anneau qui serait impossible sans les précédents. L'initiative
de l'entrepreneur et les activités qu'il va enrôler apportent
certainement une part au progrès: cette part est privée et doit donner
une récompense à ses auteurs, sous forme de profits ou de salaires.
Mais la part qu'y apporte la société elle-même est de plus en plus
considérable. Et
quelle part y apporte le banquier? Le banquier ne fait que ratifier
l'évaluation du progrès. Il accepte ou refuse de monnayer le progrès
que l'emprunteur projette de concrétiser. La
part de chacun Quel
est maintenant le résultat du monnayage pour les divers intéressés:
l'emprunteur, le public, le banquier — sous le régime actuel? Commençons
par le banquier. C'est bien lui le premier bénéficiaire d'un progrès
auquel il ne contribue pas personnellement, et sur lequel il n'a pas
plus de droit que les autres membres de la communauté. Remarquons
bien, en effet, que le banquier accomplit une double fonction dans
l'opération décrite. Il monnaye le progrès, puis il prête le fruit
du monnayage. Lorsqu'il
monnaye le progrès, il accomplit un acte de souverain. Il le fait en
vertu d'une charte que le gouvernement fédéral lui a octroyée. Il
fait acte de souverain, par une simple délégation de pouvoir, d'un
pouvoir qui de droit réside dans le gouvernement souverain. Le fruit de
cet acte doit donc être un fruit social, un bien communal. Mais
il n'en est rien. A peine Monsieur Jones, souverain, a-t-il monnayé le
progrès, il fait cette monnaie propriété de Monsieur Jones, banquier.
Et notre artiste, redevenu simple banquier, préte bel et bien, au
profit de la banque, l'argent qu'il vient de monnayer lorsqu'il
exerçait le rôle de souverain par délégation d'un pouvoir existant
pour le bien commun. Cette
même personne, souverain pour monnayer et banquier pour prêter,
profite donc du premier rôle, du rôle de souverain, pour passer au
banquier prêteur ce qui devrait de droit appartenir au peuple. C'est
une spoliation, issue d'une prévarication. Et non seulement le banquier
est-il le premier et principal bénéficiaire du monnayage et du
progrès; mais il en est aussi le bénéficiaire le mieux protégé. Il
ne peut pas perdre, même si l'emprunteur fait un échec de son
entreprise, puis qu'il a en main des gages sur des acquisitions passées
de l'emprunteur, et ces acquisitions dépassent toujours en valeur ce
que le banquier a prêté. Quelle
est la part de l'emprunteur? Lui aussi pourra tirer profit du monnayage
du progrès, pourvu: premièrement, qu'il réussisse à établir le
moyen de production projeté; deuxièmement, qu'il soit assez habile ou
assez violent pour extraire du public plus d'argent qu'il y met en
circulation. Le
bénéfice de l'emprunteur est moins assuré que celui du banquier. S'il
échoue dans son entreprise, il en sort plus pauvre, puisque le banquier
saisit les biens que l'emprunteur a gagés. Et
le public? Les membres de la société, dont l'héritage culturel commun
forme peut-être la partie la plus considérable du progrès, n'ont
comme tels aucune part au monnayage de ce progrès. Ils n'en ont pas,
parce que le souverain qui a fait le monnayage a oublié le peuple et
n'a pensé qu'au banquier. Ceux
qui travaillent reçoivent un salaire, salaire payé grâce au monnayage,
oui; mais ils doivent collectivement, comme consommateurs, payer pour le
produit de leur travail plus qu'ils reçoivent en salaires, puisque
l'entrepreneur doit retirer tout l'argent qu'il laisse aller, plus son
profit personnel fort légitime, plus le remboursement au banquier qui
s'est approprié dès l'origine le fruit du monnayage. Comme
ce remboursement, pour être intégral, doit être supérieur à
l'emprunt, et comme il est collectivement impossible de rentrer plus
d'argent qu'il en sort, il y aura nécessairement quelque part
banqueroutes, ou ruines, ou accumulation de dettes privées ou publiques. Toutes
ces choses pèsent sur la communauté. La ruine de quelques-uns est une
charge pour l'ensemble. Les dettes privées ne se paient qu'en
surchargeant les prix pour l'acheteur. Les dettes publiques ou les
intérêts sur les dettes publiques croissantes ne se paient qu'en
surtaxant les contribuables. Au
lieu d'un public qui bénéficie du progrès, on a donc un public
écrasé sous un fardeau croissant à mesure que le progrès se traduit
par un argent-dette. Si la mise en circulation du monnayage du progrès
cause un bien-être temporaire, ce temporaire est de courte durée; les
conditions mêmes de la mise en circulation imposent des saignées
désagréables et épuisantes. Ajoutons
que les banquiers ont de plus en plus autour d'eux une clientèle
d'emprunteurs bienvenus, parce que ces emprunteurs se sont montrés
efficaces pour piller le public. Ce sont les sans-scrupules dont parle
le Pape. Peu agréables à Dieu et à ses anges, ils sont pour les
banquiers la crème de l'humanité. Et c'est ainsi que, autour du
banquier souverain et prêteur, se greffent les monopoles puissants qui
étouffent toute concurrence et empestent l'atmosphère économique. Le
monnayage du progrès, tel que nous l'avons, est donc une injustice, un
vol, un illogisme, une concentration de la richesse et une manufacture
de chaînes. Un
monnayage plus social C'est
le gouvernement qui, au nom de la société, devrait monnayer le
progrès. A mesure que la production du pays augmente, c'est lui-même
qui devrait augmenter l'argent, ou le crédit-argent, et le faire pour
le bien de tous les membres de la communauté. Pour
le bien de tous et de chacun, en distribuant gratuitement à tous et à
chacun, sous forme de dividende social, les droits au progrès du pays. Les
entrepreneure et les travailleurs auraient leur récompense, par la
vente ainsi facilitée de leurs produits ou de leur travail. La finance
viendrait, libre de dette, par les consommateurs, à qui le monnayage
aurait profité directement, au lieu de venir sous forme de dette par le
banquier qui saisit le fruit du monnayage. Et
si le gouvernement fédéral ne veut pas ainsi libérer le peuple du
joug du banquier-souverain, le gouvernement provincial peut le faire
plus graduellement, mais efficacement quand même, par un mécanisme
financier provincial dont les citoyens se serviraient librement, au lieu
de rester accrochés au système spoliateur des banques.
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