|
Le Crédit Social n'est pas un parti politique par Louis Even Compter
sur un parti, une illusion (Journal
Vers Demain, 15 janvier 1958) L'application
du Crédit Social instaurerait une démocratie authentique. Démocratie
économique, en rendant chaque consommateur capable de commander à la
production du pays les biens de vie nécessaires à ses besoins. Démocratie
politique, en autant que le peuple pourrait signifier à ses représentants
élus, à ses gouvernements, ce qu'il attend d'eux et en exiger des résultats.
(Demos, peuple; kratein, régner. — Démocratie:
souveraineté du peuple.) Tout
créditiste tant soit peu renseigné sait bien qu'aujourd'hui, le
pouvoir suprême n'est exercé ni par le peuple, ni par ses gouvernants,
mais par une coterie financière. Des hommes d'Etat, comme Gladstone,
Wilson, et bien d'autres, l'ont déclaré explicitement. Mackenzie
King promettait, en 1935, la plus grande bataille de tous les temps
«entre les puissances financières et le peuple.» Bataille qu'il n'a
pas engagée, sans doute parce qu'il jugeait les puissances financières
trop fortes et le peuple trop faible. Faible,
le peuple l'est, en effet; et il peut bien l'être quand, premièrement,
il ignore à peu près tout de la chose publique et de ce qui se passe
dans les coulisses; faible, deuxièmement, quand, au lieu de l'instruire
de ces choses, ceux qui s'agitent devant lui le divisent en factions
politiques adversaires les unes des autres. Ce n'est pas une faction de
plus qui créera l'union, l'union qui ferait sa force, alors que la
division accentue sa faiblesse.
C'est
un homme de génie, Clifford Hugh Douglas, qui a découvert la grande vérité
qu'est le Crédit Social; lui qui a fondé l'école créditiste. Il connaissait
certainement mieux ce que le Crédit Or,
Douglas déclarait, dans une conférence à Newcastle-upon-Tyne, le 19
mars 1937, qu'il existe en Angleterre deux principaux obstacles à une démocratie
authentique, et le premier de ces
obstacles, c'est le système de partis. Il
en est de même au Canada, et la solution ne consiste pas à nourrir le
système de partis, mais à l'affaiblir. Rendre les partis existants inoffensifs,
non pas en faisant une autre coupure dans le peuple, mais au contraire
en unissant les citoyens, tous les citoyens, sans distinction de partis,
pour exprimer leur volonté commune à leurs élus, quels que soient ces
élus et leur couleur politique. Mettre l'accent sur ce qui se fait
entre les élections, quand se tisse le sort des citoyens, plus que lors
des élections quand se joue le sort des politiciens. Unir
les citoyens. Pour cela, commencer par les faire prendre conscience
qu'ils veulent tous les mêmes choses fondamentales; puis les convaincre
qu'en insistant de concert pour obtenir ce que tous veulent ainsi, ils
l'obtiendraient infailliblement. C'est
encore le Major Douglas qui, en une autre occasion, à Liverpool, le 30
octobre 1936, disait: «La
souveraineté du peuple, c'est-à-dire son aptitude effective à donner
des ordres, croîtrait avec son unanimité; et si tout le peuple
demandait le même résultat, il n'y aurait aucune possibilité de
partis, et il serait également impossible de résister à sa demande.» Voilà
bien, il nous semble, une ligne de conduite toute tracée. Ligne de
conduite parfaitement en accord avec le bon sens même. Vous
ne pourrez jamais mettre tout le monde d'accord autour d'une boîte électorale.
Mais vous pouvez mettre passablement tout le monde d'accord sur les résultats
à réclamer de la politique, si vous avez soin de les présenter dans
l'ordre de leur universalité et de leur urgence: la sécurité économique,
une suffisance de biens aujourd'hui et garantie pour demain, la liberté
de chacun à choisir son occupation et son mode de vie. Tout le monde
veut ces choses-là; et, comme le remarque Douglas, même ceux qui ne
s'en soucient pas pour les autres les veulent pour eux-mêmes. Pourquoi
donc centraliser l'attention et tourner les activités vers la boîte électorale,
vers la chose qui désunit, au lieu de s'appliquer à unir effectivement
tout le monde autour de demandes sur lesquelles tout le monde peut être
d'accord? Jamais
une réforme importante n'a été obtenue par la formation d'un nouveau
parti politique. La plupart du temps, le parti établi en vue d'une réforme
majeure meurt faute de succès électoral; et si, par hasard, il arrive
au D'ailleurs,
une réforme ne peut pas naître d'une élection. Elle provient, de façon
naturelle et démocratique, de la maturation d'une idéeforce bien
cultivée; de son acceptation, de sa demande par un nombre suffisant
d'esprits pour créer une volonté générale, exprimée sans être liée
aux aléas de résultats électoraux. Le
Crédit Social entrera dans la législation du pays quand il sera devenu
l'objet d'une demande générale, tellement affirmée que tous les
partis politiques l'accueilleront dans leur programme. Le séquestrer
dans un parti politique, c'est lier son sort au sort électoral de ce
parti. Et ça peut signifier recul au lieu d'avance. Ainsi, en Nouvelle-Zélande,
le parti appelé «Crédit Social» qui avait obtenu 11 pour cent du
vote aux élections de 1954, n'en a cueilli que 7 pour cent aux élections
suivantes. On pourra certainement fournir bien des explications à cette
dégringolade; elles ne serviront qu'à prouver que lier le sort du Crédit
Social à la boîte électorale n'est pas placer la cause dans un train
bien fiable. Une
idée nouvelle se diffuse par la propagande, elle s'enracine par l'étude.
Plus elle est neuve et de vaste portée, plus son expansion et son
implantation demandent d'efforts, de temps aussi ordinairement, de ténacité
toujours. La cause qui la porte a bien plus besoin d'apôtres que de députés. Il
n'y a pas besoin de sortir de notre pays, ni de fouiller bien loin dans
l'histoire, pour trouver les échecs de partis conçus en vue d'une réforme
ou de réformes. La province de Québec en a fourni plusieurs exemples
en moins d'une génération. Dans
toutes ces aventures, les fondateurs se fiaient sur un succès électoral
rapide. L'éducation politique du peuple importait peu ou pas. Du peuple,
on cherchait le vote, c'est tout. Et parce que le succès électoral
escompté n'est pas venu, les tambours se sont tus. Ce
fut le sort de l'Action Libérale Nationale. Ce fut le sort du Bloc
Populaire. Il y eut quelques autres essais aussi, de moindre importance
sauf dans l'esprit de leurs auteurs. Les
promoteurs de partis nouveaux jugent sans doute que l'éducation
politique du peuple prendrait trop de temps, si toutefois ils se sont Monter
la force du peuple, pour que son poids sur les gouvernements dépasse la
force des puissances financières. Ce n'est pas dans un parlement que
l'on monte la force du peuple. C'est là où le peuple est — en dehors
des parlements. Et c'est là la place d'un véritable mouvement créditiste. Le
créditiste devant une élection (Vers
Demain, 1er mars 1958) Où
est l'importance d'une élection en comparaison de l'importance du
travail qui nous occupe ? Nous,
de Vers Demain, nous nous activons à l'année longue — et avec fruit
— à l'amélioration des conditions de la multitude. Et nous sommes
obligés de le faire, non seulement sans l'appui des politiciens, mais
souvent contrariés par eux. Lorsque vient une élection, serionsnous
assez sots pour donner même une parcelle de notre temps, ou mettre un
seul sou, à nous occuper du sort des politiciens? Nos activités sont
trop sacrées pour les avilir à cette petite besogne: ce serait une
prostitution. Il
y a trop de gens qui se contentent de nous regarder faire, quand nous
nous dévouons sans compter et sans chercher de récompense matérielle.
Si ces gens-là se trouvent tout d'un coup des jambes et une langue
lorsque vient une élection, ils peuvent s'amuser à leur coeur content,
mais sûrement pas compter nous entraîner dans leur sillage. Notre
mouvement créditiste, parce qu'il est vraiment créditiste, veut
redistribuer le pouvoir aux personnes, aux personnes qui composent le
peuple. Elles se trouvent en dehors des parlements. Nous n'allons pas
nous écarter de notre mission, et nous dépenser pour asseoir quelques
individus sur des sièges où, payés par le peuple, ils l'oublient
totalement et ne font rien pour lui. Eux-mêmes,
les députés, admettent qu'ils ne font rien. Ils sont les premiers à
vous dire, quand vous allez réclamer des choses pour tout le monde: «Je
ne suis pas capable». Alors, est-ce que, vraiment, ça vaut la peine de s'exciter pour cette farce, pour envoyer quelqu'un s'asseoir sur un siège d'incapable? Ce
ne sont pas les députés qui peuvent jalonner la voie du gouvernement.
Elle est tracée par le gouvernement invisible, non soumis aux élections.
Seule, une pression majeure, tenace et croissante, peut décider le
gouvernement à se soustraire radicalement aux puissances qui le
dominent aujourd'hui. La
seule force capable d'exercer efficacement cette pression, c'est la
force d'un peuple renseigné, uni, déterminé et réclamant impérativement
des résultats. Qui
peut monter cette force-là? Ceux qui y travaillent, les créditistes
actifs. Où peuvent-ils la monter? En dehors du Parlement, puisque c'est
en dehors du Parlement que se trouve le peuple. Donc,
pendant la campagne électorale, les créditistes, les vrais, continuent
leur travail de tout le temps, auprès du peuple et pour le peuple. Si
un candidat passe devant nous, crions-lui notre programme, et refusons
d'entendre le sien. Ce n'est pas à celui qui est payé de décider ce
qu'il va faire: les ordres doivent venir de ceux qui paient. Mais,
surtout, n'oublions pas que c'est le sort des politiciens, et non pas le
sort du peuple, qui est dans l'air pendant la campagne électorale.
Laissons les politiciens se démener: c'est leur tour. Et qu'ils le
fassent sans nous. Pour nous, restons à notre noble mission. Douglas et l'électoralisme (Vers
Demain, 1er novembre 1958) Le
Social Credit Secretariat, organisme fondé par le major Douglas lui-même,
vient de rééditer une conférence donnée par le fondateur du Crédit
Social, le 7 mars 1936. Ce jour-là, Douglas ne parlait pas à un public
quelconque, mais à des créditistes. Dans
cette conférence, Douglas recommande la politique de pression et
condamne vigoureusement la méthode parti politique, surtout celle d'un
parti «du Crédit Social». Il condamne cette méthode, non seulement
parce qu'elle est d'avance vouée à l'échec, mais parce que c'est lier
la belle chose qu'est le Crédit Social à une politique de boîte électorale.
Douglas va jusqu'à «Si
vous élisez un parti du Crédit Social, en La
fonction propre d'un député, expliquait Douglas, c'est de recevoir et
transmettre au gouvernement l'expression de la volonté légitime de ses
électeurs. La fonction propre d'un gouvernement, c'est d'accueillir
cette demande et de donner aux experts l'ordre d'y faire suite (aux
experts, donc aux financiers pour la finance). Non pas dire à ces
experts comment s'y prendre, mais leur désigner le résultat à obtenir
et exiger ce résultat. Et
le rôle du peuple, lui, c'est de prendre conscience des objectifs qu'il
veut communément et d'exprimer cette volonté à ses représentants.
C'est là que ça doit commencer, de là que ça doit partir, chez les
électeurs. Donc, au lieu de placer l'importance sur l'élu, la placer
sur les électeurs. Selon
les mots de Douglas: «Si
vous admettez que le but, en envoyant des représentants au parlement,
est d'obtenir ce que vous voulez, pourquoi élire une catégorie spéciale
d'hommes, un parti spécial plutôt qu'un autre? Les hommes qui sont là
sont capables de passer vos commandes — c'est là leur rôle. Ce n'est
pas leur rôle de dire comment cela sera obtenu. Le comment doit être
laissé aux experts.» C'est
le quoi qui doit être signifié aux experts, et ce quoi
doit procéder d'abord des citoyens
eux-mêmes. L'électoralisme
a perverti le sens de la démocratie. Les partis politiques ne sont bons
qu'à diviser le peuple, affaiblir sa force et le conduire à des déceptions.
Y ajouter un parti nouveau ne peut qu'ajouter une autre déception sous
un autre nom. Déception encore plus funeste si l'aventure traîne avec
elle le vocable d'une cause excellente comme celle du Crédit Social. Douglas
a aussi écrit en 1951: «Incompatibles
(avec le Crédit Social): Le collectivisme, le matérialisme dialectique,
le totalitarisme, la philosophie et la ligne de conduite maçonniques.
La démocratie de la boîte électorale incorpore tous ces
incompatibles-là.» «Parti»,
contraire de Crédit Social (Vers
Demain, 15 janvier 1962) Un
vrai créditiste ne peut pas être un homme de parti. Parti et Crédit
Social sont deux termes qui s'excluent l'un l'autre, par la nature
et la définition de ce qu'ils signifient. Soif
du pouvoir Le
parti politique organise un groupe autour de politiciens pour essayer de
prendre le pouvoir. Le Crédit Social conçoit le pouvoir redistribué
aux individus: le pouvoir économique, par la garantie d'un dividende
permettant à chaque individu de commander à la production les biens
dont il a besoin; le pouvoir politique, en faisant de l'Etat la chose
des personnes, au lieu des personnes la chose de l'Etat. La
formule de parti porte les citoyens à mettre leur confiance dans un
groupe de politiciens. Le Crédit Social apprend aux citoyens à prendre
eux-mêmes leurs reponsabilités et, en politique, à se faire les
surveillants et la conscience des gouvernements. Le
parti politique divise le peuple, en formant un groupe pour lutter
contre d'autres groupes à la recherche du même pouvoir; or toute
division affaiblit. Le Crédit Social unit les citoyens autour
d'aspirations fondamentales communes et les invite à unir leur demande
pour qu'y soit fait suite par les gouvernants, quel que soit le parti au
pouvoir. Si le peuple n'est pas assez fort pour mettre un gouvernement
à son service, ce n'est pas le gouvernement qu'il faut changer, mais le
peuple qu'il faut travailler à rendre plus puissant; cela ne se fait
certainement pas par la division, mais par l'union. Avec
le pouvoir, la contrainte Le
parti politique veut le pouvoir, donc le droit de contraindre, car le
pouvoir s'exerce par des mesures administratives, législatives, exécutives
qui obligent sous peine de sanctions. C'est le contraire du Crédit
Social, qui répugne à la coercition («compulsion», dit Douglas) et
préconise la persuasion («inducement»). Le Crédit Social a horreur
de l'obligatoire, il est pour la liberté de choix; or, tout ce qui
vient du gouvernement est obligatoire. Le
créditiste qui s'inféode à un parti, de n'importe quelle dénomination,
pour la conquête du pouvoir, démontre par là même qu'il n'est pas véritablement
créditiste, même s'il en porte le titre et quand même il connaîtrait
très bien les propositions monétaires du Crédit Social. Il fait
penser à un chrétien qui, tout en connaissant très bien les
enseignements de l'Evangile, même au point de pouvoir les présenter
aux autres, se conduirait d'après un esprit exactement contraire. Pour
les candidats ou pour le peuple? Non,
ce n'est pas un parti, ce ne sont pas des campagnes électorales, qui
feront jamais un peuple créditiste. Les partis existent pour essayer de
mettre de leurs membres dans les parlements, donc pour faire des
campagnes électorales. Et les campagnes électorales sont faites pour
les candidats, pas pour le peuple. En temps de campagne électorale, ce
ne sont pas les hommes politiques qui travaillent pour le peuple, c'est
le peuple qu'on fait travailler pour les aspirants au pouvoir. Les
campagnes électorales peuvent apporter quelque chose aux candidats,
elles ne donnent rien au peuple. Ce n'est pas une affaire du peuple,
c'est une affaire de politiciens. Pour
un peuple puissant La
puissance financière n'est pas venue d'un coup sec, et elle ne disparaîtra
pas d'un coup sec. Elle est aujourd'hui solidement installée; et ce ne
sont certainement pas des croix à la mine de plomb tous les trois,
quatre ou cinq ans, qui la délogeront de ses retranchements. Une seule
puissance peut lui faire face: celle de tout un peuple, d'un peuple
suffisamment renseigné, et uni pour exiger le changement qui s'impose
dans le régime financier. Louis
Even
Article précédent: Le syllabaire du Crédit Social |