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Chapitre
47 — 30 millions de capitalistes (Article
de Louis Even, paru dans Vers Demain d'août 1968.) Reproches
mérités Si
un communiste vous dit: «Dans
vos pays capitalistes, la richesse s'amasse de plus en plus entre
quelques mains. Des hommes deviennent très riches et mettent les autres
à leurs services. Plus ils ont d'argent, plus ils s'en servent pour
grossir leur magot. Ils achètent les petits. Ils font disparaître les
industries modestes et forment de grosses compagnies, avec des usines
mastodontes, dans lesquelles des masses d'ouvriers doivent s'engouffrer
chaque matin, souvent la nuit, et faire ce qu'on leur commande, sans
quoi ils meurent de faim. C'est le petit nombre des accumulateurs de
capitaux qui mène, et c'est le grand nombre des besogneux qui est mené.» Si
le communiste vous dit cela, pouvez-vous lui répondre que ce n'est pas
vrai? Non, évidemment, car ce qu'il dit est bien conforme aux faits. Et
si le communiste vous dit: «Dans
vos pays capitalistes, lorsqu'un gouvernement ou un corps public a
besoin de réalisations publiques, besoin d'écoles, d'hôpitaux,
d'aqueducs, de routes, de canaux, d'aéroports, s'il n'a pas d'argent,
il reste paralysé, alors même qu'il y a dans le pays tout ce qu'il
faut pour accomplir ces travaux. S'il veut les faire exécuter, il doit
s'endetter, c'est-à-dire endetter la population pour des travaux
qu'elle va exécuter elle-même; ou bien il doit taxer davantage,
diminuant ainsi le pouvoir d'achat des individus, alors même que le
pays peut très bien produire à la fois les choses publiques et les
choses pour la consommation privée. Autrement dit, votre gouvernement
doit vous priver de beurre pour asphalter des routes, alors que le pays
peut très bien produire à la fois tout l'asphalte qu'il faut pour
paver les routes et tout le beurre qu'il vous faut pour graisser votre
pain.» Si
le communiste vous parle ainsi, allez-vous lui répondre qu'il ment?
Non. S'il est habitué à mentir en vantant les régimes communistes, il
ne ment pas en vous mettant sous le nez ces absurdités de nos pays
capitalistes. Vous
ne voulez pourtant pas d'un régime communiste, qui conscrit tout le
monde aux ordres du parti au pouvoir et de ses technocrates. Vous ne
voulez pas d'un gouvernement communiste, qui surveille et épie tout et
tous par sa police secrète et ses délateurs. Vous ne voulez pas d'un
régime qui doit entourer ses frontières de murailles de 20 pieds de
hauteur, surmontées de réseaux de fil barbelé, flanquées de tours de
garde munies de mitrailleuses, avec des meutes de chiens policiers et
une surveillance de jour et de nuit, pour ôter à des citoyens affamés
de liberté toute possibilité de passer dans nos pays capitalistes où
il reste tout de même encore plus de liberté en même temps que du
pain plus facile à trouver. Mais
que répondre au communiste qui accuse le système capitaliste
d'injustice dans la répartition de la richesse et d'assujettissement
des corps publics à Ia dictature de I'argent? Si
vous n'êtes pas créditiste, si vous croyez que le système d'argent
qui impose ses conditions et ses règlements est un système sacré,
intouchable, avec lequel il faut tâcher de faire son chemin même en
pilant sur les pieds d'un grand nombre, alors vous n'avez certainement
rien de bien valable à répondre au communiste. Des arguments
spirituels sur le terrain religieux, oui, peut-être, tout en ignorant
l'immolation de droits naturels de l'être humain aux exigences du
système financier. Mais sur le terrain temporel, sur celui d'une juste
répartition de la richesse et des affranchissements d'obstacles
purement financiers, vous êtes terriblement démunis, vous êtes les
mains vides. Et vous l'êtes de plus en plus par votre faute, parce
qu'il y a assez longtemps que le Crédit Social vous présente le
remède efficace à la dictature d'argent. Remède qui ramènerait le
système capitaliste à son rôle propre de faciliter la production et
la distribution des biens répondant aux besoins de tous, avec le
maximum de sécurité économique et de liberté personnelle. Tous
capitalistes —
Et comment donc le Crédit Social ferait-il cette transformation
merveilleuse? Comment peut-il changer des monopoleurs en serviteurs
attentifs à servir les besoins de la population? —
Il le ferait, justement en cassant le monopole. IJn monopole qui n'est
plus du capitalisme sain, mais une monstruosité issue d'un système
financier faux, tyrannique à sa source et dans son fonctionnement. Le
Crédit Social casserait le monopole en faisant de chaque individu un
capitaliste: 30 millions de capitalistes dans un Canada de 30 millions
de citoyens. —
Mais comment ceux qui n'ont pas d'argent, ou qui n'en ont que peu,
pourraient-ils étre considérés comme capitalistes? —
D'abord, en donnant au mot «capital» son vrai sens, le sens de facteur
de production, et non pas seulement le sens ratatiné de sommes d'argent.
Penser capital en termes de réalités, et non pas en termes de signes.
L'argent n'est qu'un signe. Ce sont les choses qui sont des réalités
dans la production. I.'argent ne sert qu'à chiffrer, à mesurer les
valeurs comparatives des choses, à enregistrer, à compter. Si
je possède une ferme, avec ses bâtiments, ses animaux, ses instruments
aratoires, quand même je n'aurais pas un sou en poche, je possède un
capital, — ma ferrne — un capital que je puis mettre en valeur, dont
je puis tirer des produits. Je suis un capitaliste. Le
véritable capital d'un pays, c'est sa capacité de production. Pas de
capacité de production: mettez-y tout l'argent du monde, aucun produit
n'en sortira, ce pays ne pourra nourrir personne. Gros
capital communautaire —
Soit. Mais il y a des gens qui ne possèdent pas plus de capital réel
que de capital argent; qui n'ont ni ferme, ni usine, ni aucun autre
facteur de production. Comment arriver à faire d'eux aussi des
capitalistes, puisque vous dites «Tous capitalistes»?— On y arrive,
en considérant quels sont les facteurs qui entrent dans la production
du pays, et à qui appartiennent ces facteurs. Nous
disions dans un récent article sur ce sujet: La production, la
production moderne surtout, dépend de bien autre chose que le travail
des producteurs et les placements des hommes d' argent. Elle dépend
tout d'abord de l'existence de matière première, de ressources
naturelles, sans lesquelles aucune production ne serait possible. Elle
dépend aussi, et de plus en plus, de progrès acquis à travers les
générations: inventions, découvertes, savoir-faire, perfectionnements
dans les techniques de production, — progrès qui permet une
production plus rapide, même avec moins d'employés et en diminuant les
heures d'ouvrage. Or,
ces deux éléments-là, ressources naturelles et progrès, ne sont la
propriété exclusive d'aucun être vivant en particulier. Le premier
élément — ressources naturelles — est un don gratuit de Dieu à
toute l'humanité. Le deuxième — le progrès — est un héritage des
générations, et nous en sommes tous cohéritiers au même titre. C'est
donc là un immense capital réel, dont nous sommes tous
copropriétaires. Un capital communautaire que personne n'emporte avec
lui, mais qui, devenu facteur prépondérant de la production moderne,
doit bien valoir un dividende à tous les copropriétaires. Un dividende
social auquel tous ont un droit égal à seul titre de membre de la
communauté nationale. Comment
exprimer cela dans la pratique? On peut le prénenter comme suit, en
utilisant des termes connus en matière d'investissements: Ceux
qui placent un capital privé dans la production reçoivent une action
ou un lot d'actions en rapport avec leur placement. Ils sont
actionnaires. Disons donc que tous les citoyens du pays, tous
copropriétaires d'un immense capital réel, gros facteur de production,
reçoivent chacun une action sociale exprimant leur part de ce capital.
Action qui n'a pas besoin d'être évaluée en argent. Elle est part
d'un capital réel et vaut d'après le rendement de ce capital réel
dans la production. Or, nous n'hésitons pas à dire que la majeure
partie de la production moderne provient bien plus de ce capital social
que de la participation personnelle de ceux qui sont engagés dans la
production, soit comme employeurs, soit comme employés. Le rôle de ces
participants est certainement nécessaire et doit être rémunéré,
mais le rôle du capital social augmente de plus en plus, tandis que le
rôle des effectifs humains s'atténue de plus en plus. C'est dire que
le dividende social devrait prendre de plus en plus le pas sur les
salaires et autres formes de rémunération aux producteurs. Sans
aller jusque là dès le début, pendant le rodage du système, le
dividende périodique à chaque citoyen devrait déjà permettre à
chacun de pouvoir se procurer au moins le nécessaire à la vie, ce qui
est bien la première fonction d'un organisme économique sain et bien
établi. Rapport
aux actionnaires Puis,
tous étant actionnaires du capital communautaire, l'organisme public en
charge du système leur présenterait périodiquement, par voie publique,
le «rapport aux actionnaires». Quelque chose comme ceci, par exemple: «Au
cours du dernier exercice, vous avez tous reçu un dividende mensuel de
$600 par mois, fondé sur les réalisations des exercices antérieurs.
Or, au cours de ce même dernier exercice, la production annuelle du
pays a passé du total de 500 milliards qu'elle était à 510 milliards,
sans augmentation du personnel producteur. Cette augmentation est donc
due au progrès, qui est un capital communautaire. Ce n'est donc pas par
une hausse de salaire qu'elle doit se traduire, mais par une hausse du
dividende social. Celui-ci va donc être augmenté de 14,00 $ par mois
à chacun des 30 millions de Canadiens. Soit un total de 6 milliards de
dollars pour l'année. Le reste des 10 milliards d'augmentation sera
intégré dans le mécanisme d'ajustement des prix, pour abaisser les
prix de vente à payer par les consommateurs sans léser les producteurs
de leur prix de revient.» Cet
ajustement des prix est une technique du Crédit Social, qui a pour
effet de faire la population du pays payer sa production de toute sorte
au coût de sa consommation de toute sorte, — ce qui est le juste
prix. On doit, en effet, payer le prix de ce que l'on consomme, et non
pas le prix de ce que l'on produit. Cela est logique, non seulement pour
le consommateur individuel, mais pour la communauté nationale dans son
ensemble. Nous n'expliquerons pas ici cette merveilleuse technique du
Crédit Social, qui bannirait toute inflation comme toute déflation, et
qui permettrait aussi de se passer de tout le complexe système de
taxation générale du pays. Mais
pour revenir au système de distribution d'une part de la production à
tous les citoyens sous forme de dividende, quels en seraient les effets
prévisibles. Nous les prévoyons comme multiples et bienfaisants, mais
c'est au moins un autre article qu'il faudrait pour en ébaucher une
prospection même sommaire. Correction
possible Répondons
seulement ici à une remarque trop fréquente: «Cette conception d'une
économie distributive peut paraître logique et merveilleuse. Mais ne
serait-ce pas une belle utopie pratiquement irréalisable?» —
Pourquoi irréalisable? Parce qu'il faudrait apporter quelques
modifications, légères mais de nature philosophique, au système
financier actuel? Mais ce système est une création de l'homme. S'il
sert mal, il ne faut pas s'y assujettir, mais l'assouplir. C'est
faisable, puisqu'on l'a bien fait pour la guerre. Le système, qui avait
tenu le monde dans une crise longue et majeure avant la guerre, fut
assoupli pour financer à mesure toute la production d'engins de guerre
réclamés et pour en financer la distribution gratuite sur la tête des
ennemis. Il peut sûrement et doit être assoupli pour financer à
mesure toute la production possible répondant à des besoins humains,
et pour distribuer cette production à mesure pour servir adéquatement
ces besoins, dans l'ordre de leur priorité, à toutes les personnes, à
toutes les familles du pays. Le
refuser, alore que c'est possible, est un crime de la part des
contrôleurs du système. Laisser le mal se perpétuer est, de la part
des autorités du pays, soit une complicité non moins criminelle, soit
une lâcheté coupable, inadmissible chez les gardiens de la justice et
du bien commun de la nation.
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