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Chapitre 44 — Chez le marchand détaillant (Article
de Louis Even, paru dans Vers Demain du 15 février 1944.) Pour
qui les produits? Le
pain, la nourriture, sont faits pour être mangés par ceux qui ont faim.
Les vêtements, les chaussures, pour être portés par ceux qui en ont
besoin. Le bois, pour construire des maisons à ceux qui n'en ont pas;
pour chauffer en hiver, pour faire la cuisine en toute saison. Les
autos, les trains, les avions, pour transporter des hommes et des choses. C'est
ce que l'on exprime d'une manière savante en disant que la production
existe pour la consommation. Ceux
qui font les produits sont des producteurs. Ceux qui les utilisent sont
des consommateurs. Tout
le monde n'est pas producteur. Les petits enfants, les malades, les
vieillards, ne travaillent généralement pas à la production.
D'ailleurs, plus l'agriculture et l'industrie possèdent de machines,
d'instruments perfectionnés, moins il y a besoin de bras pour produire. Mais
tout le monde est consommateur. Tous les êtres humains vivants, du
berceau à la tombe, sont des consommateurs. Et, comme on vient de dire,
c'est pour les consommateurs qu'est faite toute production. Les produits
doivent aller aux consommateurs, ou bien ils n'ont pas leur raison
d'être. Où
se fait la rencontre? Eh
bien, c'est généralement chez le marchand que le produit passe du
producteur au consommateur. Le
magasin est comme un réservoir où viennent se déverser les bons
produits de partout. Et les hommes et les femmes qui veulent des
produits de toutes sortes n'ont pas besoin de courir le pays, d'aller au
cultivateur, puis au fabricant de vêtements, puis au manufacturier de
meubles, puis au bûcheron. Ils vont simplement au magasin, au magasin
spécialisé, ou au magasin général, et y choisissent ce qu'ils
désirent. Tout est groupé chez le marchand. Tant
que les produits sont sur les étagères du marchand, ils sont encore du
côté de la production. C'est au moment où un produit quitte
l'étagère du marchand pour aller à l'acheteur, qu'il passe du côté
de la consommation. C'est
donc chez le marchand qu'on peut voir concrètement si la production
atteint sa fin, si elle marche jusqu'au bout, si les produits vont aux
consommateurs. Production
et distribution La
production doit remplir deux conditions essentielles pour atteindre sa
fin: 1.
Il faut qu'elle se fasse. 2.
Il faut qu'elle se distribue. Si
les produits ne se font pas, c'est la production proprement dite qui est
en défaut. Si les produits se font, mais ne vont pas jusqu'aux maisons,
c'est la distribution qui est en défaut. Là
encore, c'est chez le marchand qu'on peut juger des deux opérations: on
peut voir si les produits viennent, et on peut voir si les produits
sortent. Si
les produits viennent sur les étagères à la demande du marchand, la
première opération est certainement bonne: les produits se font,
puisqu'ils viennent aussi vite que le marchand les appelle. Puis,
si les produits quittent l'étagère à l'appel des besoins, s'ils
laissent le magasin et vont dans les maisons aussi vite qu'on en a
besoin dans les maisons, la deuxième opération, la distribution, est
bonne. Et
plus ces deux opérations vont rondement, facilement, sans accroc, plus
le système économique est parfait. Mais
pour en bien juger, c'est dans un magasin de détail qu'il faut regarder. Le
comptoir du marchand Dans
les magasins de détail, entre l'étagère et le consommateur, il y a le
comptoir du marchand. C'est un meuble qui pourrait raconter bien des
histoires. Le
comptoir du marchand est à la frontière de la production, et il est à
la frontière de la consommation. Derrière le comptoir, c'est la
production. Devant le comptoir, c'est la consommation. Et si bas soit le
comptoir du marchand, si faible en soit le gardien ou la gardienne,
c'est une frontière protégée par la loi. Que le consommateur essaie
donc d'enjamber cette frontière, et il verra! Mais
ce n'est pas le consommateur qui doit traverser la frontière, c'est le
produit. Et le produit traverse quand le consommateur présente un
passeport. Ce passeport, tout le monde le sait, c'est l'argent. Si
le produit est d'un côté et l'argent de l'autre, si les étagères du
marchand sont bien garnies et si la poche du client est bien fournie le
comptoir devient un lieu animé, à la grandé joie du marchan d comme
de l'acheteur. Mais
si le produit manque, si l'étagère est vide; ou si l'argent manque, si
les poches sont vides, le comptoir est terne comme un désert. Un
désordre criminel Des
étagères vides, ça ne se voit qu'en temps de guerre, parce que les
hommes qui travaillent à fournir des produits aux étagères sont trop
occupés à fournir des cadavres aux cimetières. En
temps de paix, les étagères se remplissent à mesure qu'on leur prend
quelque chose; la production afflue de tous côtés, les producteurs se
disputent le privilège de remplir les étagères. Malheureusement,
les porte-monnaie ne sont pas au même régime que les étagères. C'est
en temps de guerre, devant des étagères peu chargées, que l'argent se
présente le plus libéralement au comptoir. Et en temps de paix, avec
des étagères chargées à craquer, les porte-monnaie sont presque
vides. En
temps de paix, on assiste, chez le marchand, à ce spectacle étrange: Derrière
le comptoir, l'ordre. Devant le comptoir, le désordre. Derrière
le comptoir, des produits qui se renouvellent à la demande du marchand.
Devant le comptoir, des consommateurs ont besoin des produits, de
produits faits pour eux, mais qu'ils ne peuvent avoir. Derrière
le comptoir, des prix attachés aux produits, et des prix exactement en
rapport avec les produits. Des prix résultant d'une comptabilité
conforme aux faits, depuis la matière première jusqu'au profit
légitime du marchand. Devant
le comptoir, de l'argent pour acheter, mais sans rapport avec les
produits. Devant le comptoir, aucune comptabilité pour tenir le pouvoir
d'achat en fonction du prix des produits. La
comptabilité de la production est bonne, la comptabilité de la
distribution est mauvaise. Et
parfaitement témoins de ce désordre, des gouvernements regardent
béatement et n'y font rien. Solution
pour corriger la comptabilité de la distribution: le Crédit Social par
sa technique du prix compensé, conjuguée avec la distribution du
dividende national. Seul, le Crédit Social offre cette technique et
seul le Crédit Social est un système monétaire scientifique pour
conduire infailliblement les produits à leur fin: aux consommateurs.
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