|
Chapitre
41 — A
César ce qui appartient Une chose n’appartient pas à César (Article
de Louis Even, paru dans Vers Demain du 15 décembre 1960.)
Le
tribut, différent de nos impôts de citoyens libres, avait un
caractère d'assujettissement: c'était la contribution imposée par un
vainqueur à un vaincu (Rome avait conquis la Palestine par les armes). Notre-Seigneur
commença par démasquer le jeu des envoyés: «Hypocrites, pourquoi me
tendez-vous un piège?» Puis, s'étant fait montrer la «monnaie du
tribut», sur laquelle était l'effigie de César, il leur dit: «Rendez
donc à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient
à Dieu». Ratatinement Le
but ordinaire de ceux qui citent cette phrase, c'est d'appuyer sur le
devoir de payer les taxes, les impôts. Ils le font même avec beaucoup
d'éloquence. La plupart du temps, d'ailleurs, ils s'arrêtent à la
première moitié de la phrase: celle qui concerne César. L'autre,
concernant ce qui appartient à Dieu, passe dans l'ombre, tellement
César occupe de l'importance, de la place, du temps dans leur discours. Et
même dans cette première partie de la citation, il est plus que rare
d'entendre faire remarquer le caractère limitatif des mots «ce qui
appartient à César». Limitatif, parce que tout ne lui appartient pas.
Apparemment, d'après les prédicants de l'impôt, il faudrait donner à
César tout ce qu'il demande. Or, les Césars ont communément
l'habitude d'avoir beaucoup d'appétit, sans trop se soucier de savoir
s'il n'y a pas des choses qui sont dues à ceux qu'ils pressurent. César,
bien entendu, c'est le gouvernement. Ou mieux, les gouvernements, car on
a autant de Césars qu'il y a d'échelons dans la structure politique du
pays. Au Canada: Césars municipaux, Césars provinciaux, Césars
fédéral. En attendant qu'on nous afflige d'un César «supranational»
à juridiction mondiale, pour couronner la pyramide. Mais
est-ce qu'une chose «appartient à César» par le seul fait qu'il la
demande? Limites
au pouvoir de César
S'il
faut rendre à César ce qui appartient à César, il faut d'abord, et
avec plus de scrupule, laisser à la personne ce qui appartient à la
personne, laisser à la famille ce qui appartient à la famille. La
personne a priorité sur toutes
les institutions, financières, économiques ou politiques, priorité
sur les gouvernements eux-mêmes. On ne saurait trop le répéter,
tellement l'idée contraire prévaut généralement dans la pratique. «La
personne humaine doit être placée au premier rang des réalités
terrestres.» (Pie XI, encyclique Divini Redemptoris.) «C'est
la personne humaine que Dieu a placée au faîte de l'univers visible,
la faisant, en économie comme en politique, la mesure de toute chose.»
(Pie XII, lettre au président des Semaines Sociales de France, le 14
juillet 1946.) La
personne naît dans une famille. Elle est élevée dans une famille. La
famille est la seule société temporelle établie directement par Dieu.
C'est d'ailleurs la cellule du corps social. Lorsqu'un
César, le César municipal, enlève à une famille la maison où elle
élève ses enfants, pour la seule raison que cette famille n'a pas
assez d'argent pour payer ses taxes, ce César-là vole cette famille
d'un bien à elle, dont elle a besoin pour la vie normale des personnes
qui la composent. César se fait voleur. De
même, lorsqu'un César, provincial ou fédéral, par ses impôts, par
ses taxes, directes ou indirectes, tranche dans le revenu nécessaire à
la vie d'une personne, d'une famille, ce César-là vole la personne, la
famille, d'un bien qui lui appartient. César se fait voleur. César
n'a pas ce droit-là. Il ne lui est pas permis de vivre aux dépens de
la vie normale de la personne, au détriment de la vie de la famille,
cellule de la société. C'est porter atteinte à la santé de la
société elle-même. De par sa fonction propre, César doit, au
contraire, protéger les droits et les biens des personnes, des familles. La
part de César Mais
il faut tout de même rendre à César ce qui appartient àCésar. Oui,
lui accorder, non pas tout ce dont il veut ou peut s'emparer, mais ce
qui lui appartient. Et
qu'est-ce qui appartient à César? Nous croyons pouvoir le définir
ainsi: Ce qui est nécessaire à César pour accomplir ses fonctions. Cette
définition semble admise implicitement par César lui-même, par le
gouvernement, quand il dit à ceux qui se plaignent du fardeau des
impôts: «Plus le peuple demande de choses au gouvernement, plus le
gouvernement a besoin de moyens pour l'accomplir.»C'est vrai. Mais pour
accomplir ses fonctions propres, César ne doit pas recourir à des
moyens qui empêchent les personnes, les familles d'accomplir les leurs. D'ailleurs,
César est toujours tenté, pour accroître son importance, de s'emparer
de fonctions qui sont bien plus du domaine des familles, des organismes
dits inférieurs, que du sien propre. Puis, encore, les citoyens
recourraient bien moins à César, si César commençait par supprimer
un obstacle que lui seul a le pouvoir de supprimer — l'obstacle
artificiel créé par un système financier en désaccord avec les
immenses possibilités de satisfaire les besoins matériels normaux de
tous les individus, de toutes les familles du pays. Parce
qu'il n'accomplit pas ce redressement, que lui seul peut accomplir,
César sort de son rôle, accumule des fonctions, s'en autorise, pour
imposer des charges lourdes, parfois ruineuses, aux citoyens et aux
familles. Il devient ainsi l'instrument d'une dictature financière
qu'il devrait abattre, et l'oppresseur de citoyens et de familles dont
il est censé protéger la vie et les biens. La
vie de l'individu n'appartient pas à César, mais à Dieu. C'est un
bien sur lequel Dieu seul a droit, que personne, pas l'individu
lui-même, n'a le droit de supprimer ni de raccourcir délibérément.
Et si César, par ses exactions, coupe la vie d'un individu, s'il le
place dans des conditions qui abrègent ses jours, alors César prend ce
qui ne lui est pas dü, ce qui appartient à Dieu. La
personne et la famille sont une création de Dieu, que César ne doit ni
détruire ni s'approprier, dont il doit au contraire protéger
l'intégrité et les droits contre quiconque cherche à y porter
atteinte. Devant
les besoins de César Mais
César a tout de même des fonctions à accomplir qu'on ne peut songer
à confier à des particuliers. Il est des services et des biens
matériels qu'on ne peut bien obtenir que de César — disons, par
exemple, une armée pour défendre le pays en cas d'attaque, une police
pour maintenir l'ordre contre ceux qui voudraient le troubler, la
construction de routes, de ponts, de moyens publics de communication
entre les diverses agglomérations du pays. Il faut bien fournir à
César les moyens de rendre ces services et de procurer ces facilités
à la population. Certainement.
Mais de quoi César a-t-il besoin pour y pourvoir? Il a besoin de
ressources humaines et de ressources matérielles. Il a besoin de
pouvoir employer des hommes et utiliser des matériaux, des forces
motrices et autres moyens de production. César
a besoin d'une partie de la capacité de production du pays. Et dans un
régime démocratique, c'est aux représentants attitrés du peuple
qu'il appartient de déterminer quelle part de la capacité de
production du pays pourra être dérivée vers les besoins de César. Si
l'on veut bien penser ainsi en termes de réalités, on admettra qu'il
n'y a aucune difficulté à accorder à César une partie de la
capacité de production du pays, tout en laissant à la disposition des
besoins privés une capacité de production capable de répondre
abondamment à tous leurs besoins normaux. Employons
le mot «taxer» dans son sens non rétréci de «mettre à
contribution». On pourra dire que les besoins privés comme les besoins
publics taxent (mettent à contribution) la capacité de production du
pays. Quand je demande une paire de chaussures, je taxe la capacité de
production de chaussures. Quand le César provincial fait construire un
kilomètre de route, il taxe la capacité de production de routes pour
une longueur d'un kilomètre. Avec la capacité moderne de production,
il ne semble pas que la construction de routes nuise à la fabrication
de chaussures. C'est
quand on cesse de considérer la situation en termes de réalités, pour
s'exprimer en termes d'argent, que les difficultés commencent. La taxe
prend alors un autre aspect et porte sur un autre endroit, sur les
porte-monnaie. Si César taxe mon revenu de 60$ comme contribution pour
sa route, alors il m'enlève l'équivalent d'une paire de chaussures
pour faire sa route. Pourquoi cela, alors que la capacité de production
du pays pouvait lui fournir sa route sans m'enlever ma paire de
chaussures? Pourquoi?
— Parce que le système d'argent fausse les faits. —
Mais il faut bien que César paie les hommes qu'il emploie. Il faut bien
qu'il paie les matériaux qu'il achète d'un producteur de matériaux. —
Assurément. Mais en définitive, qu'est-ce qu'il fait quand il paie,
disons, 400$ à un ingénieur? Il donne à cet ingénieur le droit de
demander pour 400$ de produits ou de services à la capacité de
production du pays. Est-il nécessaire, pour satisfaire les besoins de
l'ingénieur, de me priver du droit à une paire de chaussures? La
capacité de production du pays ne peut-elle pas répondre aux besoins
de l'ingénieur sans diminuer la production de chaussures? Tout
est là. Tant que la capacité de production du pays n'est pas épuisée,
il n'y a nullement besoin de taxer le secteur privé pour subvenir au
secteur public. Or,
la capacité de production du pays est loin d'être épuisée, quand le
problème du jour est justement de trouver des emplois pour des bras qui
s'offrent et pour des machines en attente. Si
les moyens de paiement créent un problème, c'est parce qu'ils ne
correspondent pas aux moyens de production. Les permis de tirer sur la
capacité de production sont très inférieurs à la capacité de
production disponible. Cette
pénurie de de permis est une situation injustifiable, surtout quand le
système d'argent est, comme aujourd'hui, un système de chiffres, une
comptabilité. Si la comptabilité monétaire ne correspond pas à la
capacité de production, ce n'est pas la faute des producteurs, ni de
ceux qui ont besoin de la production. Ce sont les contrôleurs de
l'argent et du crédit financier qui qui rationnent les permis en face
d'une capacité de production non utilisée qui ne demande pas mieux que
de servir. Les
citoyens ne peuvent pas eux-mêmes corriger cette déformation des
réalités par le système financier. Mais César, lui, peut le faire.
Puisqu'il est César, puisqu'il a la charge et le pouvoir de veiller au
bien commun, il peut et il devrait ordonner aux contrôleurs du système
financier d'accorder leur mécanisme au réel. Tant
que César refuse ce redressement, il se fait le serviteur, l'instrument
de la dictature financière; il déchoit de ses fonctions, et les les
impôts qu'il demande aux termes de cette fausseté financière ne lui
sont pas dus. “La taxation moderne» est un vol légalisé, a bien dit
Douglas. César n'a pas le droit de légaliser un vol. Personne
ne refuse à César de taxer la capacité de production du pays pour les
besoins publics — tant du moins qu'il ne prendra pas une telle part
que la part restante ne pourrait plus suffire à la demande des besoins
privés. Et encore une fois, les parlements sont là pour y voir.
Malheureusement, les parlements aussi en sont venus à borner leur
vision aux limites posées par le système d'argent. Si
toute la capacité de production du pays était représentée par une
capacité financière équivalente entre les mains de la population, oh!
alors on pourrait de quelque manière empêcher la population de
l'employer entièrement pour ses besoins privés, afin de ne pas priver
César de ses nécessités. Et encore, même alors, il faudrait que cela
se fasse sans priver les personnes et les familles de leur part à une
quantité suffisante au moins pour leurs besoins essentiels (nourriture,
vêtement, logement, chauffage, soins médicaux). Répétons-le,
ce n'est pas le cas. Non seulement la capacité de production du pays
n'est que partiellement utilisée, mais, collectivement, la population
n'est même pas capable de payer tout ce qu'elle produit. Les dettes
privées, industrielles et publiques, en sont la manifestation évidente. Mammon Cette
somme de dettes, pour de la production réalisée, plus la somme de
privations causée par la non-production due à un défaut d'argent,
représentent le sacrifice exigé par la dictature financière. Par
Mammon. Or,
Mammon n'est pas un César légitime. On n'a rien à rendre à Mammon,
parce que rien n'appartient de droit à Mammon. Mammon est un intrus, un
usurpateur, un voleur, un tyran. Et
Mammon est devenu le souverain suprême, au-dessus de César, au-dessus
des plus puissants Césars du monde. César
est devenu l'instrument de Mammon, percepteur de taxes pour Mammon. Si
César a besoin d'une partie de la capacité de production du pays pour
accomplir ses fonctions, il a aussi terriblement besoin de surveillance.
Et il doit être réprimandé lorsqu'au lieu d'être une institution au
service du bien commun, il s'est fait le serviteur, le valet de la
tyrannie financière. Le
grand désordre moderne, qui s'est développé comme un cancer
formidable pendant que de merveilleux progrès dans la production
auraient dû affranchir les hommes des soucis matériels, c'est qu'on a
tout référé à l'argent, comme à une réalité. C'est d'avoir
laissé à des individus le droit de réglementer les conditions de
l'argent, non pas en comptables de réalités, mais en fonction de leurs
propres profits et de la consolidation de leur pouvoir despotique sur la
vie économique tout entière. L'argent
né avec la production Il
est une autre occasion, moins citée et pourtant bien intéressante, où
Jésus eut affaire avec l'impôt. Et cette fois-là, il ne s'agissait
pas d'un tribut au vainqueur, mais d'un impôt établi par la nation
juive elle-même. (Matthieu 17, 24-36.) Les percepteurs de cette taxe
vinrent trouver saint Pierre et lui demandèrent: «Votre maître (Jésus)
ne paie-t-il pas le didrachme de l'impôt?» Jésus dit à Pierre: «Va
à la mer, tire le premier poisson qui montera, ouvre-le; tu trouveras
dans son ventre un statère, et tu le donneras aux percepteurs pour toi
et pour moi.» Pierre, pêcheur de son métier, se tira très bien
d'affaire. Cette
fois-là, l'argent naquit avec la production. Le gouvernement ne peut
faire de miracle, mais il peut très bien ordonner le système
monétaire de sorte que l'argent soit basé sur la production, en
rapport avec la production. Faire chiffrer la capacité de production du
pays, et faire chiffrer en conséquence les moyens de paiement pour les
deux secteurs: privé et public. Ce serait plus conforme au bien commun
que d'abandonner ce contrôle de l'argent et du crédit à l'arbitraire
des grands-prêtres de Mammon. «Les
contrôleurs de l'argent et du crédit sont devenus les maîtres de nos
vies, et personne ne peut plus respirer sans leur permission» (Pie XI,
encyclique Quadragesimo Anno), en autant seulement qu'ils le permettent. Nous
refusons cette dictature implacable de Mammon. Nous condamnons la
déchéance de César. Nous ne reconnaissons pas à un César «déchu
de ses nobles fonctions» le droit de dépouiller les individus et les
familles pour Mammon, ni pour se conformer aux règlements à base de
cupidité et de fausseté de Mammon. La
dictature de Mammon est ennemie à la fois de César et de Dieu, de la
personne humaine créée par Dieu, de la famille instituée par Dieu. Les
créditistes travaillent à libérer de cette dictature. En même temps,
ils se trouvent à travailler pour libérer César de son
assujettissement. A ce titre, les créditistes sont à l'avant de ceux
qui, dans le concret, sur la terre des hommes, veulent rendre à César
ce qui lui appartient, à la personne créée à l'image de Dieu ce qui
lui appartient, à la famille instituée par Dieu ce qui lui appartient,
à Dieu ce qui appartient à Dieu.
|