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Chapitre
37
— Revenu intégral (Article
de Louis Even, paru dans Vers Demain du 1er septembre 1960.) Perversions
des fins et des moyens Parler
d'embauchage intégral, de plein emploi, est en contradiction avec la
poursuite du progrès dans les techniques et procédés de production.
On n'introduit pas une machine perfectionnée, on n'exploite pas une
nouvelle source d'énergie pour atteler l'homme à la production, mais
bien plutôt pour le libérer. Mais
on a perdu le sens des fins et des moyens. On prend des moyens pour des
fins. C'est une perversion qui contamine toute la vie économique et empêche
l'homme de bénéficier des fruits logiques du progrès. L'industrie
n'existe pas pour donner de l'emploi, mais pour fournir des produits. Si
elle fournit les produits, elle accomplit son rôle. Et plus elle
accomplit son rôle en requérant moins de temps, moins de bras moins de
labeur, plus elle est parfaite. M.
Laflamme procure à sa femme une machine à laver automatique. Le lavage
hebdomadaire ne prend plus qu'un quart de journée au lieu d'une journée
entière. Et quand madame a placé le linge dans le moulin, le savon
dans le compartiment à cette fin, et qu'elle a ouvert les deux robinets,
l'amenée d'eau chaude et celle d'eau froide, elle n'a plus qu'à
laisser faire: la machine passera d'elle-même du trempage au lavage, du
lavage au rinçage, du rinçage à l'essorage, pour s'arrêter
automatiquement lorsque le ligne sera prêt à retirer du baquet. Est-ce
que madame va se désoler parce qu'elle a du temps à elle pour en
disposer à son gré? Ou bien, son mari va-t-il lui chercher d'autre
ouvrage pour remplacer celui dont elle est libérée? Non, n'est-ce pas?
Ni l'un ni l'autre ne peut être sot à ce point. Si
la sottise règne dans l'organisme social et économique jusqu'à faire
le progrès punir l'homme qu'il devrait soulager, c'est parce que l'on
s'obstine à lier le pouvoir d'achat, la distribution d'argent,
uniquement à l'emploi dans la production. On ne veut voir dans l'argent
que la récompense à l'effort. C'est
encore là une perversion du rôle de l'argent. L'argent n'est qu'un «ticket»
à présenter pour obtenir des produits ou des services. C'est un bon
polyvalent, permettant au consommateur de choisir ce qui lui convient
dans les biens que lui offre la capacité de production du pays. Si
l'on veut que l'économie atteigne sa fin, qui est de satisfaire les
besoins humains dans l'ordre de leur importance, il faut que les
individus aient assez de ces bons pour leur permettre d'obtenir assez de
produits, tant que la capacité de production peut y répondre. Le
volume de l'argent pour acheter doit être réglé par la somme de biens
offerts, et non pas par la somme de travail nécessaire pour les
produire. Il
est vrai que la production distribue de l'argent à ceux qu'elle emploie.
Mais c'est pour elle un moyen, non pas une fin. Son but n'est pas du
tout de distribuer de l'argent, mais de fournir des produits. Et si elle
remplace vingt salariés par une machine, tout en fournissant la même
quantité de produits, elle ne dévie pas du tout de sa fonction. Si
elle pouvait fournir tous les produits nécessaires pour répondre aux
besoins humains sans être obligée de distribuer un seul sou, elle
aurait encore atteint sa fin propre: fournir des biens. En
libérant des hommes, l'industrie devrait recevoir les mêmes
remerciements que M. Laflamme a certainement reçus de sa femme,
lorsqu'il l'a libérée de plusieurs heures d'ouvrage par l'introduction
d'une machine à laver perfectionnée. Quand
le pouvoir d'achat disparaît Mais
comment dire merci quand, mis au repos par la machine, on n'a plus
d'argent pour acheter les produits de la machine! Voilà
où le système économique pêche, par manque d'adaptation de sa partie
financière à sa partie productrice. Dans
la mesure où la production peut se passer d'emploi humain, le pouvoir
d'achat exprimé par l'argent doit atteindre les consommateurs par un
autre canal que la récompense à l'emploi. Autrement
dit, le système financier doit être accordé au système producteur,
non seulement en volume, mais aussi en comportement. A production
abondante, pouvoir d'achat abondant. A production se dispensant
d'embauchage, pouvoir d'achat dissocié de l'emploi. L'argent
est partie intégrante du système financier, non pas du système
producteur proprement dit. Quand le système producteur parvient à
entretenir le flot de produits par d'autres moyens que l'emploi de
salariés, le système financier doit parvenir à distribuer du pouvoir
d'achat par une autre voie que celle des salaires. S'il
n'en est pas ainsi, c'est parce que, à la différence du système
producteur, le système financier n'est pas adapté au progrès. Et
c'est uniquement cette inadaptation qui crée des problèmes alors que
le progrès devrait les faire disparaître. Le
remplacement de l'homme par la machine dans la production devrait être
un enrichissement, délivrant l'homme de soucis purement matériels et
lui permettant de se livrer à d'autres fonctions humaines que la seule
fonction économique. Si c'est au contraire une cause de soucis et de
privations, c'est simplement parce qu'on refuse d'adapter le système
financier à ce progrès. Système
financier faux et désuet La
capacité physique de production ne pose pas de difficultés pour répondre
facilement aux besoins normaux de la population. Les moyens physiques de
transport et de distribution non plus. Si le système financier reflétait
ces réalités, lui non plus ne créerait aucune difficulté. On
n'aurait pas plus de problèmes financiers qu'on a de problèmes
physiques de production, de transport, de distribution. Mais il ne les
reflète pas. Il est en désaccord flagrant avec les faits. Notre
système financier est aussi faux qu'une carte routière qui placerait
Québec à l'ouest de Montréal. Le voyageur qui s'y fierait pour se
rendre de Montréal à Québec tomberait en Ontario! Plus il avancerait,
plus il s'éloignerait de son but! Pourtant,
le système financier, qui n'est point d'origine divine, a sûrement été
inventé par les hommes pour servir la vie économique, et non pas pour
la commander, encore moins pour la tyranniser. Il devrait donc refléter
les réalités économiques exactement et en tout temps. Il faut pour
cela, selon les termes de C. H. Douglas: «Un
système assez flexible pour continuer à refléter les faits économiques
quand ceux-ci changent sous l'influence de procédés perfectionnés et
avec l'emploi accru d'énergie extra-humaine.» Deux
situations extrêmes Dans
une économie primitive, ayant besoin des bras de tous tout le temps de
leur vie, on pourrait être justifiable de lier le droit aux produits
uniquement à l'emploi dans la production. Un système financier ne
distribuant de pouvoir d'achat que par des salaires à l'emploi pourrait
donc assez bien convenir à une économie primitive. A
l'extrême opposé, dans l'hypothèse d'une automation totale, où toute
la production coulerait à flot sans besoin d'un seul employé, le système
financier liant le pouvoir d'achat au seul salaire ne distribuerait
absolument rien. Pour donner aux consommateurs des titres aux produits,
de l'argent leur permettant de choisir ce qui leur convient et
d'orienter ainsi la machine productrice automatisée, il faudrait bien
recourir à une autre méthode, à une distribution d'argent entièrement
dissociée de l'emploi, puisque emploi il n'y aurait plus. Ce
pouvoir d'achat ainsi dissocié de l'emploi, les créditistes
l'appellent un dividende. Le mot convient. Le dividende reconnu à des capitalistes
est justement dissocié de leur emploi; c'est l'emploi d'autres
personnes qui le gagne pour eux. De même, dans le cas hypothétique
d'une production entièrement automatisée, le dividende aux
consommateurs serait dissocié de leur emploi: c'est l'emploi du progrès
qui le gagnerait pour eux. Un
tel dividende serait nécessairement le même pour tous, puisqu'il ne
serait gagné par personne. Ce serait le revenu du plus grand capital réel,
du facteur prépondérant de la production moderne: le progrès,
bâti par les générations qui se sont succédé et dont tous les
vivants sont également cohéritiers. Un
système financier de distribution reflétant exactement une économie
de production entièrement automatisée serait donc, par la force des
choses, un système de dividendes exclusivement. Le
cas de la production actuelle Mais
entre ces deux extrêmes, entre une économie primitive et celle d'une
production entièrement automatisée, il y a des étapes. Etapes qui
devraient se refléter dans un pouvoir d'achat ni tout-salaire ni tout-dividende. On
est actuellement loin déjà de l'économie primitive. Et la
distribution de pouvoir d'achat liée uniquement à l'emploi contredit
depuis longtemps l'évolution du système producteur. Une
partie de la production est encore due à l'effort d'hommes qui y
contribuent. Cette partie-là justifie une distribution correspondante
de pouvoir d'achat par les salaires. Une
partie croissante de la production est due au progrès technologique et
non pas au labeur humain actuel. Cette partie-là devrait se refléter
par une distribution de dividendes, de dividendes à tous, salariés et
non salariés, puisque c'est un fruit du progrès, d'un héritage commun,
et non pas d'efforts actuels. Les
hausses de salaires, alors que la part de travail diminue, sont encore
une perversion. C'est détourner le dividende à tous en salaires aux
producteurs. C'est méconnaître le droit de tous, à titre d'héritiers,
à une part gratuite de la production. C'est augmenter l'écart entre le
prix de revient et le coût réel de la production moderne. C'est
conduire à la nécessité de taxer les revenus des producteurs pour
allocations diverses, manière brutale de compenser imparfaitement le
refus de dividendes dus à tous. C'est ajouter un facteur d'inflation à
celui qui est déjà inhérent au système monétaire actuel. Une
double distribution de pouvoir d'achat, par les salaires en rapport avec
les efforts individuels nécessités par la production, et par le
dividende périodique à tous, ferait disparaître toutes ces difficultés.
Elle ne diminuerait aucunement la somme de produits atteignant les
familles; elle l'augmenterait au contraire, puisque toute la production,
accrue d'ailleurs par la suppression des entraves financières,
atteindrait les besoins d'une manière plus directe, C'est
ce qu'exprime la proposition créditiste énoncée par Douglas: «Que
la distribution de pouvoir d'achat dépende de moins en moins de
le'mploi; le dividende devant remplacer progressivement le salaire, à
mesure qu'augmente la production par unité homme-heure.» L'augmentation
de la productivité par homme-heure est, en effet, de toute évidence le
fruit du progrès et non pas d'un accroissement d'effort actuel de la
part du producteur.
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