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Chapitre
32
— L'argent doit-il (Article
de Louis Even, paru dans Vers Demain du 15 mars 1945.) Contre
nature
Nous
croyons qu'il n'est pas une chose au monde qui ait prêté à autant
d'abus que l'argent. Pas parce que l'argent est une chose mauvaise en
soi. Bien au contraire, c'est probablement une des plus géniales
inventions de l'homme pour assouplir les échanges, favoriser
l'écoulement des biens à la demande des besoins, et faciliter la vie
en société.
L'argent
ne fait pas de petits, selon l'expression du grand philosophe Aristote.
Et pourtant, qui saura compter les contrats, contrats entre individus,
contrats entre gouvernements et créanciers, aux termes desquels
l'argent doit faire des petits, sous peine de confiscation de
propriété ou de liberté? Ce
sont les Juifs premièrement, les protestants deuxièmement, les mauvais
catholiques troisièmement, qui se sont rangés derrière la théorie,
et derrière la pratique surtout, que l'argent doit produire de
l'intérêt. Et malgré tout l'enseignement chrétien dans le sens
contraire, la pratique a fait tellement de chemin que, pour ne pas
perdre dans la concurence endiablée autour de la fécondité de
l'argent, tout le monde aujourd'hui doit se conduire comme s'il était
naturel pour l'argent de faire des petits. L'Eglise n'a pas rescindé
ses vieilles lois, mais il lui est devenu impossible d'en exiger
l'application. Les
méthodes employées pour financer la croisade actuelle (la guerre
mondiale No 2), dans laquelle nous sommes les acolytes de Churchill,
Roosevelt et Staline pour défendre la chrétienté, consacrent
solennellement la règle que l'argent, même l'argent jeté à la mer ou
dans les flammes d'incendies de villes, doit porter de l'intérêt. Nous
faisons ici allusion aux emprunts de la Victoire, qui financent la
destruction, ne produisent rien et doivent quand même porter intérêt. Intérêt
et dividende
Pour
que nos lecteurs ne perdent pas connaissance en pensant à leurs
économies placées dans l'industrie ou dans des institutions de prêts,
hâtonsnous de faire quelques distinctions. Si
l'argent ne peut pas grossir par lui-même, il y a des choses que
l'argent achète et qui produisent logiquement des développements.
Ainsi, je consacre 5000
$ à l'achat d'une ferme, ou d'animaux, ou de
semence, ou d'arbres, ou de machinerie. Avec du travail intelligent, je
ferai ces choses en produire d'autres. Le
5000
$ a été un placement. De lui-même il n'a rien produit; mais
grâce à ce 5000
$, j'ai pu me procurer des choses qui ont produit. Supposons
que je n'avais pas ce 5000
$. Mais mon voisin l'avait et n'en avait pas
besoin pour d'ici quelques semaines. Il me l'a prêté. Je crois qu'il
sera convenable pour moi de lui marquer ma reconnaissance en lui passant
une petite partie des produits que j'obtiens grâce au capital
producteur que j'ai ainsi pu me procurer. C'est
mon travail qui a rendu son capital profitable, oui. Mais ce capital
lui-même représente du travail accumulé. Nous sommes donc deux, dont
les activités, passées pour lui, présentes pour moi, font surgir de
la production. Le fait pour lui d'avoir attendu à tirer sur la
production du pays en récompense de son travail, m'a permis à moi
d'obtenir des moyens de production que je n'aurais pas eus sans cela. Nous
pouvons donc nous diviser les fruits de cette collaboration. La
production due au capital est à déterminer, par entente et par
l'équité. Ce
que mon prêteur va retirer dans ce cas est, à proprement parler, un
dividende (nous avons divisé les fruits). Le
dividende est parfaitement justifiable, lorsqu'il y a production
fructueuse. Ce
n'est pas tout à fait l'idée qu'on attache généralement au mot «intérêt».
L'intérêt est une réclamation faite par l'argent, en fonction du
temps seulement, et indépendamment des résultats du prêt.
Nous
ne voyons rien qui justifie cette réclamation, sauf l'habitude reçue.
Elle ne repose sur aucun principe. Donc:
dividende, oui, parce que c'est subordonné à une croissance de la
production. Intérêt, en soi, non, parce que c'est dissocié des
réalités, c'est basé sur la fausse idée d'une gestation naturelle et
périodique de l'argent. Placements
indirects Dans
la pratique, celui qui apporte son argent à la banque le place
indirectement dans l'industrie productive. Les banquiers sont des
prêteurs de profession, et le déposant leur passe son argent, parce
qu'ils sont mieux que lui capables de le faire fructifier, sans qu'il
ait à s'en occuper. Le
petit intérêt que le banquier inscrit au crédit du déposant de temps
en temps, même à taux fixe, est en réalité un dividende, une partie
des revenus que le banquier, avec le concours d'emprunteurs, a obtenus
d'activités productrices. Placements
anonymes En
passant, disons un mot de la moralité des placements. Bien
des gens ne se préoccupent aucunement de l'utilité ou de la nocivité
des activités que leur argent va financer. Dès lors que ça rapporte,
disent-ils, c'est bon. Et plus ça rapporte, meilleur est le placement. Un
païen ne raisonnerait pas autrement. Si
le propriétaire d'une maison n'a pas le droit de la louer pour un
bordel, alors que ce serait bien payant, le propriétaire d'épargnes
n'a pas plus le droit de les placer dans des entreprises qui ruinent les
âmes, même si elles remplissent des poches. Il
serait d'ailleurs bien préférable que le bailleur de fonds et
l'entrepreneur fussent moins dissociés. L'industrie moins grosse
d'autrefois était beaucoup plus saine: le financier et l'entrepreneur
étaient la même personne. Le marchand du coin est encore dans le même
cas. Pas le magasin à chaînes. La coopérative, l'association de
personnes, gardent la relation entre l'usage de l'argent et son
propriétaire, et ont l'avantage de permettre des entreprises qui
dépassent les ressources d'une seule personne. Dans
le cas des compagnies qui émettent des actions sur le marché, l'argent
vient sans son propriétaire. C'est un mal généralisé. Nous avons
déjà expliqué en octobre 1942 comment on pourrait graduellement y
remédier, en introduisant la propriété corporative de la grande
industrie. Les membres de l'industrie en deviendraient graduellement les
propriétaires, sans nuire aux intérêts acquis. Mais cela demanderait
d'abord un système créditiste. L'accroissement
de l'argent
A
la question du début: L'argent doit-il réclamer de l'intérêt? nous
sommes donc portés à répondre: L'argent
peut réclamer des dividendes lorsqu'il y a fruits. Autrement, non. Si
les contrats sont faits autrement, si le cultivateur doit rembourser des
intéréts même quand ses récoltes sont manquées, si les fermiers de
l'Ouest doivent honorer des engagements à 7% alors que les financiers
qui mènent le monde causent la baisse des prix au tiers de ce qu'ils
étaient, cela ne change rien au principe. Cela prouve tout simplement
qu'on a substitué l'artifice à la réalité. Mais
si l'argent a droit à des dividendes, lorsqu'il y a augmentation de la
production, encore est-il que cette augmentation de la production doit
créer automatiquement une augmentation d'argent. Sinon, le dividende,
tout en étant parfaitement dans l'ordre, devient impossible à
satisfaire sans porter atteinte au public d'où on l'extrait. Je
disais tantôt: Si, grâce aux 5000
$ qui m'ont permis d'acheter des
instruments aratoires j'ai augmenté ma production, le prêteur a droit
à une partie de ces bons résultats. Très bien, et rien de plus facile
si je lui passe une partie de ces produits accrus. Mais si c'est de
l'argent qu'il faut lui passer, c'est une autre affaire. S'il n'y a pas
dans le public accroissement d'argent, ma production accrue crée un
problème: plus de biens offertæ, pas plus d'argent en face. Je puis
réussir à déplacer un autre vendeur, mais lui sera la victime. On
me dira que le 5000
$ a dû contribuer à augmenter l'argent en
circulation. Oui, mais je dois repomper le 5000
$ plus ce que j'appelle
dividende, ce que d'autres appellent intérêt. Le
problème n'est donc point réglé. Et dans notre système économique,
il ne peut pas l'être. Pour que l'argent augmente, il faut que la
banque, seule place où se crée l'augmentation, en prête quelque part;
et en le prêtant, elle en exige un remboursement également accrû. Le
problème fait boule de neige. Le
système du Crédit Social réglerait le cas, comme bien d'autres cas
d'ailleurs. Le
dividende est une chose légitime, normale, logique. Mais le système
actuel ne permet pas de le servir sans que ça fasse mal quelque part. C'est
sans doute cette raison qui fait tant décrier les dividendes. A noter
que les communistes et les socialistes crient toujours contre les
dividendes, jamais contre l'intérêt. Ils n'ont encore jamais songé à
dénoncer la source du mal: la création de l'argent par des
institutions privées qui le prêtent à intérêt dès son émission. Deux
horreurs
C'est
pourtant là une horreur sans nom. Une société organisée, le travail
des hommes, les progrès de la science, font la richesse: mais ce sont
les banquiers qui font l'argent basé sur cette richesse, et ils
s'approprient cet argent, puisqu'ils ne le laissent pas entrer en
fonction sans le prêter à intérêt. L'autre
horreur, c'est celle de gouvernements qui recourent à l'emprunt pour la
finance publique. Où est la souveraineté d'un gouvernement qui n'a pas
le droit de lever les fonds là où ils sont, ou d'en créer lorsque la
production augmentée nécessite une augmentation d'argent? Et
à cette horreur, notre gouvernement fédéral, par ses emprunts de la
Victoire, ajoute l'immoralité, en promettant de l'intérêt à un
capital qui ne produit pas un brin d'herbe. Mettez
un milliard en canons, en bombes et en tout ce que vous voudrez de ce
genre; et courez après les fruits de cette production pour les
distribuer en dividendes aux prêteurs. Ce sont des cervelles éclatées,
des entrailles répandues, des corps déchiquetés, des ruines, des
pleurs, du sang, des haines, qu'on devrait logiquement offrir comme
intérêt à ceux qui souscrivent aux emprunts de la Victoire, puisque
c'est cela le produit de leur placement. Quant
au remboursement du capital, un gouvernement qui ne se reconnaît pas le
droit de créer de l'argent, devrait être assez honnête pour dire aux
acheteurs d'obligations: Fournissez votre argent, il va vous revenir en
salaires pour votre travail dans les industries de guerre; puis je le
reprendrai dans vos poches, peu à peu, pour vous le remettre en main
comme remboursement de vos prêts.
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