|
Chapitre
25
— L'argent, ou le crédit,
(Article
de Louis Even, paru dans Vers Demain du 15 juin 1961.) Je
suis, disons, un cultivateur. J'ai besoin d'un homme pour m'aider dans
mes travaux. A défaut d'argent pour le payer, je puis convenir avec lui
de quelque autre moyen pour le récompenser de son travail. Je
puis, par exemple, convenir de lui donner 10 livres de pommes de terre,
3 livres de viande, 1 livre de beurre et 1 gallon de lait pour chaque
journée de travail qu'il fournira, ces produits-là provenant de ma
propre ferme. Je
puis aussi estimer son travail en piastres, sans lui en passer, puisque
je n'en ai pas. Dans ce cas, je puis, par exemple, lui signer chaque
semaine un billet lui permettant de choisir, parmi les produits de ma
ferme, ceux qui lui conviennent, pour une valeur de un dollar pour
chaque heure de travail fourni. C'est encore sur mes produits que je lui
donne droit. Mais,
je ne puis certainement pas signer un billet lui donnant droit, comme récompense,
à des produits faits par d'autres cultivateurs ou par des artisans des
villes. Je ne puis lui donner des droits que sur ce qui m'appartient. Si
je le payais en dollars, en argent, oh! alors, avec ces dollars il
pourrait se procurer les produits ou les services de n'importe quelle
source dans le pays. Mais pour le payer en argent, il faut d'abord que
j'aie de l'argent. La
différence entre un billet émis par moi et l'argent, c'est que le
billet émis par moi ne donne droit qu'à mes propres produits, tandis
que l'argent donne droit aux produits des autres comme aux miens. Je
puis émettre mon propre billet, parce que je suis le maître de mes
produits. Mais je ne puis pas émettre (fabriquer) de l'argent, parce
que je ne suis pas le maître des produits de tout le monde. Les
deux — mon billet et l'argent — peuvent bien être deux morceaux de
papier de même grandeur. Les deux peuvent porter les mêmes chiffres.
Mon billet, sur mes produits, peut être libellé à dix dollars de
valeur, tout comme un billet de dix dollars de la Banque du Canada. Mais
mon billet ne peut acheter que mes produits, tandis que le dix dollars
de papier-monnaie achète n'importe quels produits, paie n'importe quel
service pour cette valeur. Un
instrument social
Il
faut pourtant bien que l'argent nouveau commence quelque part. Celui qui
est en circulation n'est pas tombé du ciel; il ne s'est pas fait tout
seul. De même, quand la production du pays augmente, quand la
population d'un pays devient plus nombrreuse, il faut bien que le volume
d'argent augmente. L'industrie et le commerce du Canada d'aujourd'hui
seraient paralysés si l'on n'y avait pas plus d'argent qu'au temps de
Champlain. Il
s'est donc fait des additions d'argent. Il devra s'en faire encore avec
un plus grand développement des activités économiques. Mais d'où
doivent venir ces augmentations, puisqu'aucun individu ne peut émettre
des droits sur la production des autres? L'argent
nouveau, les augmentations du volume monétaire ne peuvent venir d'autre
source que de la société elle-même, par l'intermédiaire d'un
organisme établi pour accomplir cette fonction au nom de la société. Or,
aujourd'hui, qui donc accomplit cette fonction sociale par essence?
Certainement pas le gouvernement, puisqu'il ne dispose pas d'autre
argent que celui qu'il obtient par ses taxes, ou par des emprunts qui
l'engagent à taxer un peu plus fort plus tard. L'argent
est créé par les banques
L'argent
moderne est fait, pour une petite partie, de pièces métalliques et de
papier monnaie, et pour une grosse partie, de crédits dans les livres
de banques. Tout
le monde sait que l'individu qui a un compte à son crédit à la banque
est capable de payer son marchand sans sortir d'argent de sa poche. Il
n'a qu'à signer un chèque pour le montant à payer. Le marchand qui reçoit
le chèque n'aura qu'à aller à sa banque pour le déposer à son
propre compte, ou, si'il le désire, pour en obtenir le montant en
argent de papier ou de métal. Tout
le monde sait cela. Mais ce que tout le monde ne sait pas encore, c'est
qu'il y a deux manières d'avoir un compte créditeur à la banque: la
manière de l'épargnant, qui dépose de l'argent à la banque; et la
manière de l'emprunteur, qui demande à la banque d'en déposer à sa
place. Il
existe une grande différence entre ces deux manières. Quand
vous portez de l'argent à la banque, le banquier met votre argent dans
son tiroir, plus tard dans la voûte de la banque, et en retour, il
inscrit le montant de cette somme dans votre compte, à votre crédit.
Vous disposerez de ce crédit comme vous voudrez. Vous pourrez, comme il
vous plaira, faire des paiements en tirant des chèques sur ce crédit.
ce n'est plus de l'argent palpable comme celui qui vous avez porté à
la banque, mais c'est de l'argent quand même. Mais
la manière de l'emprunteur? — L'emprunteur ne porte pas de l'argent
à la banque. Il va en demander au banquier. Souvent une grosse somme
— disons 50 000 $. Le banquier ne va pas prendre 50 000 $ dans son
tiroir pour les passer à l'emprunteur. L'emprunteur ne tient pas du
tout à sortir de la banque avec pareille somme dans sa poche. Ce qui va
faire l'affaire de l'emprunteur, c'est d'avoir dans son compte, à la
banque, un crédit de 50 000 $, sur lequel il pourra tirer des chèques
selon ses besoins. Et le banquier fait cela pour l'emprunteur. Mais,
remarquez-le bien, sans que l'emprunteur ait apporté un sou, et sans
que le banquier sorte un sou de son tiroir, et aussi sans diminuer le
compte d'aucun autre client de la banque. Dans
le cas de l'épargnant, il y a eu transformation d'argent palpable,
enfermé dans le tiroir du banquier, en argent de crédit inscrit dans
le compte de l'épargnant. Cela ne met pas un sou de plus en
circulation. Dans
le cas de l'emprunteur, il n'y a pas eu de transformation, puisque
l'emprunteur n'a pas apporté un sou. Et comme rien n'est sorti d'aucun
tiroir, d'aucun coffre, d'aucun autre compte, il arrive qu'il y a dans
le livre de la banque, au crédit de l'emprunteur, une somme nouvelle
qui n'existait nulle part auparavant. C'est
cela qu'on appelle une création d'argent par le banquier. Une création
de crédit, d'argent d'écriture. Argent aussi bon que l'autre, puisque
l'emprunteur peut tirer des chèques sur ce compte comme si c'était un
compte d'argent épargné. Avec
cet argent nouveau, l'emprunteur peut payer du travail, des matériaux,
des produits — travail des autres, matériaux des autres, produits des
autres. En
créant ces 50 000 $ pour l'emprunteur, le banquier a donc donné à
l'emprunteur le droit à la production des autres, non pas à la
production du banquier, mais à toute production offerte dans le pays.
Le banquier, qui ne possède pas du tout la production du pays, s'est
quand même permis de donner à l'emprunteur un droit sur la production
du pays. C'est
bien là ce que nous appelons l'usurpation d'une fonction sociale. Seule
la communauté dans son ensemble peut justifiablement accomplir cette
fonction. Fonction que la société peut fort bien faire accomplir par
un organisme compétent, sous sa dépendance. Mais, il est inadmissible
qu'une fonction sociale de telle importance soit déléguée à une
institution privée qui en fait le trafic pour ses propres intérêts. Pouvoir
souverain sur la vie économique
L'emprunteur
doit rembourser à la banque, à date convenue, l'argent créé par elle
pour lui. Quand l'argent rentre à la banque, il n'est plus en
circulation. C'est de l'argent mort. Pour une autre mise en circulation,
il faut un autre prêt, une autre création d'argent d'écriture. Le
prêt met donc de l'argent en circulation. Le remboursement retire
l'argent de la circulation. Dans
une période donnée — disons une année — si la somme des prêts
bancaires accordés a été plus grosse que la somme des remboursements
effectués, le volume d'argent en circulation a augmenté. Si, au
contraire, les banques ont été plus difficiles pour les prêts tout en
continuant d'exiger les remboursements dus, le volume de l'argent en
circulation a diminué. On appelle cela restriction du crédit. Comme
le banquier exige de l'intérêt, chaque prêt engage un remboursement
plus gros que l'argent prêté. De sorte que, rien que pour maintenir le
flot d'argent à son volume, il faudrait activer les prêts plus que les
remboursements. Le
fait de rembourser à la banque plus d'argent qu'il en est sorti, alors
que personne autre ne peut créer d'argent, oblige continuellement des
particuliers ou des corps publics à retourner aux portes des banques,
pour d'autres emprunts, d'où des endettements croissants. Sans cela,
tout l'argent en circulation tomberait graduellement à rien. La
fonction du banquier lui confère donc un pouvoir, une suprématie sur
toute la vie économique du pays. Plus puissant que le gouvernement, il
a le pouvoir d'accorder ou refuser, et de réglementer le crédit,
argent moderne, nécessaire à la vie économique du pays. Comment
espérer en venir à bout?
Des
hommes d'Etat, en Europe, aux Etats-Unis, au Canada aussi, ont déjà dénoncé,
même vertement, cette suprématie du système bancaire.Mackenzie King
disait, en 1935, qu'à moins de casser cette puissance, il est vain et
futile de parler de démocratie ou de souveraineté du Parlement. Il en
est, comme lui-même, qui ont promis de remettre à la nation le contrôle
de son argent et de son crédit. D'autres, comme l'ancien ministre
canadien des Finances, Donald Fleming, ont attaqué publiquement
l'action arbitraire et nocive des plus hautes sommités bancaires. Et
pourtant, aucun d'eux n'y a rien changé. Et les politiciens les plus
volubiles contre cette dictature, pas plus ceux du parti qui usurpe le
nom de Crédit Social que les autres, n'y changeront jamais rien, tant
que le peuple lui-même n'aura pas constitué une force plus puissante
que celle de la Finance, pour forcer son gouvernement à agir. Ce
n'est pas là une affaire d'élection. C'est affaire de former un nombre
assez grand de citoyens qui se renseignent, qui se concertent, qui
s'affirment et décident de se faire entendre de leur gouvernement, quel
qu'il soit. C'est
aussi — vu que l'ennemi est de nature diabolique, qu'il peut s'appeler
Légion et que la dictature d'argent n'est qu'un de ses multiples
visages — c'est aussi la nécessité de l'aide céleste. C'est cela
qu'ont compris, que comprennent de mieux en mieux, les créditistes de
Vers Demain.
|