Au pays des Martyrs canadiens

 

En communion avec des âmes de patriotes, d’apôtres, de saints

 

Toute une nation gagnée au ciel avant de disparaître

 

Modèle à imiter, protecteurs à invoquer.

 

 

            Pèlerinage inoubliable

 

            Le 24 juin, fête nationale des Canadiens français, tombant un vendredi cette année, notre marche hebdomadaire des chapelets, pour cette fin de semaine de trois jours, fut placée au samedi 25 juin, à Midland, Ontario, 425 milles de Montréal. C'est dans le comté actuel de Simcoe — l'ancienne Huronie, pays arrosé par le sang de cinq de nos saints Martyrs canadiens, après avoir été le théâtre de 25 années de labeurs missionnaires au milieu de difficultés sans nombre et de souffrances de toutes sortes.

 

            Rendez-vous des Pèlerins à Lafontaine, le vendredi 24 juin, à 7 heures du soir, pour la messe de saint Jean-Baptiste. Belle assistance; plusieurs ont fait 600 milles dans leur journée, pour être là à l'heure marquée. La messe est dite par le Père Marchildon, curé de Lafontaine.

 

            Après la messe, courte réunion dans la salle paroissiale, gracieusement mise à notre disposition par le bon curé, pour toutes nos séances de cette fin de semaine. Les Pèlerins trouvent tous un bon accueil dans des familles pour les deux nuits de leur séjour dans la région.

 

            Le samedi matin, nous sommes à Midland, reçus à 10 heures par les Pères Jésuites gardiens du Sanctuaire des Saints Martyrs. Entrée solennelle à l'église, après en avoir fait le tour en procession, avec la Croix et le R. Père McCaffrey en tête, tous les Pèlerins portant un drapeau créditiste ou un fanion de saint Michel. Un autre Père Jésuite dit la messe des saints Martyrs et, quoique de langue anglaise, nous fait l'homélie en français.

 

            Après la messe, le Père McCaffrey prend encore la tête de notre marche des chapelets, depuis le sanctuaire au fort Sainte-Marie, qui fut pendant dix années (1639-1649) le site de la résidence centrale des missionnaires de la Huronie.

 

            Nous visitons ces lieux, actuellement reconstruits sur le même style, mêmes dimensions et mêmes divisions qu'en ces années-là. Nous prions avec émotion sur la tombe où fut déposé le corps mutilé de saint Jean de Brébeuf le 21 mars 1649, cinq jours après son terrible martyre aux mains des barbares Iroquois. (Il en fut exhumé l'année suivante, lorsque les missionnaires abandonnèrent cette résidence pour l'Ile-aux-Chrétiens.) Sur cette tombe, nous renouvelons ensemble la consécration de notre Institut et de ses membres au Coeur Douloureux et Immaculé de Marie, et nous acclamons avec foi le Christ-Roi et Marie Reine du Monde.

 

            L'après-midi, rendez-vous à Carhagouha, dans la paroisse de Lafontaine, au lieu où fut célébrée la première messe en Ontario. Cette messe fut dite par le Père Le Caron, franciscain récollet, le 12 août 1615, en présence de Champlain; de 14 autres Français et d'environ 600 Sauvages qui ne connaissaient encore rien du message du Christ. Une croix de granit a été érigée en cet endroit pour commémorer l'événement. Nous faisons dans ce champ une deuxième marche des chapelets.

 

            Le reste de la journée est bien rempli par deux assemblées à Lafontaine, avant et après souper.

 

            Le lendemain, dimanche, les Pèlerins entendent la messe dans l'une ou l'autre des paroisses où ils ont été hébergés par la population hospitalière : Lafontaine, Pénétang, Perkinsfield, Midland. Puis c'est le chemin du retour —tous spirituellement enrichis par ces journées de communion, à travers trois siècles, avec les grandes âmes de patriotes, d'apôtres, de martyrs, qui furent les pionniers de l'Évangile en plein coeur d'un pays qui allait devenir l'immense Canada d'un océan à l'autre.

 

            Les quelques notes et traits qui suivent, sur la Huronie et ses évangélisateurs, ont pour but de prolonger le souvenir de ces journées dans l'esprit des Pèlerins qui les ont vécues et d'en faire bénéficier un peu les autres lecteurs de Vers Demain.

 

            L'époque

 

            Parler des missions huronnes nous reporte aux années 1615 à 1650. Québec ne comptait alors que quelques familles, et on devait attendre encore 17 années avant la fondation de Ville-Marie, lorsque le Père récollet Le Caron entreprit son premier voyage missionnaire au pays des Hurons, en 1615.

 

            L'ordre mendiant des Récollets étant trop pauvre pour soutenir une mission si lointaine et si dénuée de tout, les Jésuites prirent la relève en 1625. Le Père Jean de Brébeuf pénétra en Huronie en 1626, étudia la langue, fit quelques catéchumènes. Mais les Kirke, traîtres français passés au service de l'Angleterre, s'étant emparés de Québec en 1629, Brébeuf fut expulsé du pays et dut repasser en Europe. Il revint en Nouvelle-France, avec d'autres Jésuites, quatre ans plus tard, après que Québec eût été rendu à la France; il retrouvait ses Hurons en 1634.

 

            Un voyage de Québec à la baie Georgienne, en ce temps-là, ne ressemblait en rien à ce qu'ont connu nos Pèlerins de juin dernier. Pas de routes, ni de moyens rapides de transport. Il fallait remonter le fleuve Saint-Laurent, depuis Québec à la rivière des Prairies, puis l'Outaouais jusqu'à Mattawa, toujours à contre-courant. De là, remonter la rivière Mattawa, puis, par une alternance de lacs et de forêts, atteindre le lac Nipissing. Du lac Nipissing, la rivière des Français conduisait enfin à la baie Georgienne, mais il restait encore près de 100 milles de canotage à faire pour redescendre jusqu'à la presqu'île huronne de Pénétanguishène.

 

            Ce trajet de 900 milles devait se faire en canot indien. Lorsqu'on tombait en eau insuffisamment profonde pour le canot chargé, il fallait descendre dans l'eau et haler à bras. Et lorsqu'on arrivait à des chutes ou à des rapides, il fallait accoster au rivage et transporter à bras le canot et tous les bagages jusqu'au delà des rapides. Ces portages pouvaient nécessiter deux ou trois voyages à pied, selon la charge, sur un rivage pierreux, raboteux ou coupant, parfois sur des distances de deux à six milles.

 

            Lors d'un de ces voyages, le Père Jean de Brébeuf compta 35 portages et plus de 50 traînages. Il fut un jour abandonné par ses guides et dut se débrouiller seul, avec l'aide du ciel, pour le reste de son voyage.

 

            Le Père de Brébeuf crut utile de donner une description de ces voyages dans une lettre à ses supérieurs de France, afin que ceux-ci mettent les aspirants missionnaires au courant de ce qui attendait leur zèle. Ce n'était rien d'humainement attrayant, même si le missionnaire avait des Sauvages bien disposés pour l'accompagner dans un trajet qui durait au moins trois semaines. Il écrit :

 

"La facilité des Sauvages n'accourcit pas le chemin, n'aplanit pas les roches, n'éloigne pas les dangers. Soyez avec qui vous voudrez, il faut vous attendre à être tout au moins trois et quatre semaines par les chemins, de n'avoir pour compagnie que des personnes que vous n'avez jamais vues, d'être dans un canot d'écorce en une posture assez incommode, sans avoir la liberté de vous tourner d'un côté ou d'autre, en danger cinquante fois le jour de verser ou de briser sur les roches. Pendant le jour, le soleil vous- brûle ; pendant la nuit, vous courez le risque d'être la proie des maringouins. Vous montez quelques fois cinq ou six saults (portages) en une journée, et n'avez pour tout réconfort le soir qu'un peu de blé battu entre deux pierres et cuit avec de belle eau claire; pour lit, la terre, et bien souvent des roches, inégales et raboteuses, d'ordinaire point d'autre abri que les étoiles, et tout cela dans un silence perpétuel. Si vous vous blessez à quelque rencontre, si vous tombez malade, n'attendez pas de ces barbares d'assistance, car où la prendraient-ils ? Et si la maladie est dangereuse et que vous soyez éloignés des villages, qui y sont fort rares, je ne voudrais vous assurer que si vous ne pouvez vous aider pour les suivre, ils ne vous abandonnent . . ."

 

            Comme la lecture de ces lignes humilie nos mollesses et nos recherches incessantes de confort toujours plus grand !

 

            L'Église a placé huit martyrs canadiens sur les autels. Mais ce n'est pas seulement leur martyre aux mains de la barbarie iroquoise qui sanctifia ces apôtres. Toute leur vie de missionnaire fut une continuelle ascension de sainteté dans les voies de la Croix. Et les vies de leurs confrères non martyrisés aussi. Le Père Léon Pouliot le dit fort bien en deux phrases dans son livre sur les saints martyrs canadiens :

 

"Des quelque 300 Jésuites qui sont venus au Canada de 1611 à 1760, 36 sont morts de mort violente, martyrs du sang ou de la charité. D'une façon moins éclatante peut-être, mais non moins réelle, les autres se sont dépensés jusqu'à la fin pour les âmes qui leur étaient confiées."

 

            Le souligner, dire que tous ont droit à notre reconnaissance et à notre admiration, n'est nullement diminuer le culte officiel auquel les huit canonisés ont droit.

 

            Hurons et Iroquois

 

            Lorsque Champlain ouvrit à la France la terre canadienne, il y trouva des indigènes de moeurs nomades, comme les Algonquins et les Montagnais, qui vivaient de la pêche, de la chasse et de fruits de plantes sauvages. D'autres, les Hurons, étaient plus sédentaires, vivant en villages organisés; aux produits de la pêche et de la chasse, ils en ajoutaient tirés du sol, surtout du maïs (blé d'Inde), des courges, des citrouilles. Comme leurs méthodes de culture étaient fort primitives, leur sol s'épuisait et ils devaient changer de lieu tous les dix ou douze ans. Ces Hurons étaient alors au nombre d'environ 25,000. Ils se montrèrent accueillants pour les Français.

            Plus au sud, dans l'actuel État de New York, vivaient les Iroquois, de race apparentée aux Hurons, eux aussi mi-cultivateurs. Mais Hurons et Iroquois étaient alors frères ennemis. L'amitié des Hurons pour les Français fit des Iroquois des ennemis des colons venus de France. Les Iroquois furent d'ailleurs excités dans cette voie, et armés, par les colons hollandais et protestants de Manhattan (New York) et par les colons, eux aussi protestants, de la Nouvelle-Angleterre. Les incursions iroquoises étaient toujours à craindre par les Français établis sur les rives du Saint-Laurent. Même les établissements plus au nord, comme ceux de la Huronie, n'étaient pas à l'abri des entreprises guerrières des Iroquois.

 

            Les premiers missionnaires de la Huronie s'établirent à Carhagouha. C'est dans l'actuelle paroisse de Lafontaine. Plus tard, ils déménagèrent à Ihonatiria. Plus tard encore, à Ossossané. (Voir la carte qui accompagne cet article, sûr laquelle nous avons marqué par des croix les sites qui furent des postes de mission. Pour aider le lecteur à situer ces lieux sur une carte de 1966, nous avons aussi fait figurer sur ce croquis, marqués d'un petit cercle, quelques établissements actuels : Penetang, Midland, La-fontaine, Orillia, Barrie, Collingwood.)

 

 

            Malgré le dévouement des missionnaires et les sentiments amicaux des Hurons, les conversions furent lentes à venir dans les premières années. Les seuls baptisés étaient des enfants ou des vieillards au seuil de la mort. C'est en 1637 seulement que, pour la première fois, put être baptisé un adulte en bonne santé. Mais d'autres suivirent; et les nouveaux chrétiens se faisaient les auxiliaires des missionnaires pour en gagner d'autres autour d'eux.

 

            En 1635, le Père Jérôme Lalemant, oncle du martyr Gabriel Lalemant, était devenu supérieur des missions de la Huronie. Il mit son talent d'organisateur à l'amélioration des conditions matérielles de travail des missionnaires. En 1639, il fit construire le centre de Sainte-Marie, où les missionnaires pourraient venir pour des retraites spirituelles en même temps que pour une récupération de leurs forces physiques. Ce centre comprenait quelques commodités, un canal d'alimentation d'eau, un jardin, un atelier, des poules, quelques vaches, etc., et une fortification contre les incursions toujours à craindre de l'ennemi iroquois.

 

            Le fort Sainte-Marie fut aussi un centre où affluaient des Hurons pour des recours de toutes sortes.

 

            Ce développement missionnaire en Huronie ne veut pas dire que les Jésuites laissaient de côté les autres tribus indiennes. Pas même les féroces Iroquois dont la Nouvelle-France naissante eut particulièrement à souffrir.

 

            C'est d'ailleurs au pays même des Iroquois qu'allaient tomber les trois premiers des huit martyrs canonisés : le Père Isaac Jogues, le frère René Goupil et le "donné" Jean de la Lande.

 

            Le Père Jogues

 

            Le Père Isaac Jogues avait été missionnaire en Huronie et avait travaillé personnellement à la construction du Fort Sainte-Marie. Le ler août 1642, il partait du poste des Trois-Rivières pour retourner en Huronie, en compagnie de Hurons et du Français René Goupil. Ce dernier, homme très vertueux, avait voulu entrer dans la Compagnie de Jésus, au noviciat de Paris. Il ne fut pas admis à cause de son état de santé. Pour compenser cette déception, lorsqu'il se porta mieux, il traversa l'océan et se mit au service des Jésuites de Nouvelle-France.

 

            Dès le 2 août, le groupe rencontrait des ennemis Iroquois divisés en deux bandes, bien armés et en attitude de combat. Presque tous les Hurons prirent la fuite. Isaac Jogues et René Goupil furent pris et emmenés comme prisonniers. Brutalisés et sous la menace continuelle d'être abattus, ils finirent par servir de bêtes de somme à des familles iroquoises. C'est alors que René Goupil supplia le Père Jogues d'exaucer le désir qu'il avait eu toute sa vie d'être admis dans la Compagnie de Jésus et de recevoir les trois voeux de religion qu'il ferait à Dieu. Ce qui eut lieu. Quelque temps après, René Goupil fut assommé par un Iroquois, parce qu'il faisait trop souvent le signe de la croix, s'étant même permis de le faire sur le front d'un enfant. Le premier martyr canadien tombait ainsi en terre iroquoise, le jour de la fête de saint Michel, le 29 septembre 1642.

 

            Quant au Père Jogues, il resta plus d'un an en captivité chez les Iroquois. Il fut alors racheté d'eux par les Hollandais de fort Orange (Albany actuel), envoyé à New Amsterdam (New York actuel), de là à Falmouth, en Angleterre. Un petit bateau charbonnier le transporta sur les côtes de Bretagne.

 

            Le voici enfin en pays catholique, après son long séjour chez des païens, puis chez des hérétiques. Il frappe à la première maison qu'il rencontre et demande où est l'église. On la lui indique et on l'invite à revenir. Ce qu'il fait. Il exprime le désir de se rendre à la maison jésuite la plus proche. Un brave homme le conduit au collège des Jésuites de Rennes, capitale de la Bretagne.

            Le portier ne reconnaît pas cet homme qu'il prend pour un pauvre dans les habits bigarrés dont il est vêtu. L'arrivant demande au portier à voir le Père Recteur pour lui communiquer des nouvelles du Canada. Ce supérieur est en train de revêtir ses habits sacerdotaux pour célébrer la messe; mais en apprenant qu'un pauvre du Canada voulait le voir, il s'y rend immédiatement, pose quelques questions au visiteur, puis, avant de regarder les papiers que ce dernier lui tend, il demande, anxieux :

 

            Connaissez-vous le Père Isaac Jogues ?

           

            Je le connais fort bien.

           

            On nous a fait savoir qu'il était pris par les Iroquois, est-il mort ? Est-il captif ? Ces barbares ne l'ont-ils point massacré ?

 

            Il est en liberté, et c'est lui, mon Révérend Père, qui vous parle. .

 

            Et se jetant à genoux, le revenant demande la bénédiction du Recteur. On devine la suite : l'accueil empressé, la nouvelle qui se répand dans toute la France, le respect marqué partout pour le missionnaire qui avait tant souffert pour le Christ. Le Père ne se laissa pas émouvoir par les fêtes et les manifestations d'enthousiasme et de vénération dont il fut l'objet. Il n'avait hâte que de retourner à ses missions.

 

            Entre autres traitements barbares subis, il avait eu le pouce et l'index de la main gauche broyés et coupés sous les dents d'Iroquois, ce qui, d'après les règlements de l'Eglise, lui interdisait désormais de célébrer la sainte messe. Mais le Pape Urbain VIII, mis au courant, se hâta de lui accorder un indult lui permettant de célébrer avec ses doigts mutilés : "Il serait injuste, dit le Pape, qu'un martyr du Christ ne pût pas boire le sang du Christ." Cette permission fut une grande joie pour le Père Jogues.

 

            C'est en janvier 1644 que le Père avait abordé en Bretagne. Dès le printemps de la même année, il reprenait la mer pour le Canada.

 

            L'année suivante, en mai 1646, le gouverneur de Québec, Montmagny, voulut envoyer une ambassade de paix aux Iroquois. De concert avec le Supérieur des Jésuites, il choisit le Père Jogues, vu sa connaissance de la langue iroquoise, pour accomplir cette périlleuse mission. Le Père s'en acquitta avec succès et revint au bout de sept semaines, mais non sans avoir promis aux Iroquois qu'il reviendrait les voir pour leur annoncer le beau message du Christ.

 

            Il retourna, en effet, au pays de ses souffrances, quittant Québec le 24 septembre 1646, cette fois avec le "donné" Jean de la Lande. Il avait le pressentiment qu'il n'en reviendrait pas et l'exprima à son supérieur : "Ibo et non redibo" (j'irai, mais je ne reviendrai pas). De fait, dès que lui et son compagnon mirent pied à terre en Iroquoisie, ils furent saisis et emmenés prisonniers, torturés, puis décapités : le Père Jogues, le 18 octobre; Jean de la Lande, le lendemain.

 

            C'est seulement sept mois plus tard qu'on apprit en Nouvelle-France ce qui était arrivé au Père et à son compagnon.

 

            En Huronie : Père Daniel

            Pendant ce temps-là, le travail des missionnaires continuait de produire de beaux fruits dans les 32 bourgades de la Huronie. Une trentaine de Pères y exercèrent leur apostolat. Les chrétiens s'y comptèrent bientôt en centaines, puis en milliers. Mais l'heure approchait d'un holocauste qui allait être total pour cette jeune chrétienté.

 

            Dès 1647, le danger iroquois menaçait la mission Saint-Jean-Baptiste et les bourgades qu'elle desservait, dans le sud-est de la Huronie, près du lac Simcoe. Si bien que le Père Antoine Daniel, qui avait fondé cette mission, jugea bon de se replier, avec ses Hurons, plus à l'intérieur, où il établit la mission Saint-Joseph.

 

            A la fin de juin 1648, le Père Daniel fit sa retraite annuelle, avec une ferveur toute particulière, à la résidence de Sainte-Marie, puis revint aussitôt à sa mission Saint-Joseph. Il n'y était de retour que depuis une journée lorsque, le 4 juillet au matin, une bande d'Iroquois fit irruption dans la place. Le Père Daniel achevait sa, messe. Les envahisseurs mettaient le feu aux demeures, massacraient ou faisaient captifs les habitants qui ne réussissaient pas à s'enfuir dans les bois.

 

            Apprenant que nombre de chrétiens et de catéchumènes remplissaient l'Eglise, les Iroquois s'y rendirent en poussant des hurlements. Le Père baptisa en hâte ceux qui ne l'étaient pas encore et les exhorta : "Fuyez, et portez votre foi avec vous jusqu'à la mort. Pour moi, je dois rester et assister ceux qui tombent. Nous nous reverrons au ciel."

 

            Sortant, encore revêtu de son aube blanche, son apparition figea un instant les Iroquois pour qui "missionnaire" signifiait "robe-noire". Mais se reprenant, ils le criblèrent de flèches, puis une balle lui transperça la poitrine. Non assouvis, ils se jetèrent sur le cadavre, le dépouillèrent de ses vêtements et le rouèrent de coups. Quand le feu gagna l'église, ils jetèrent le corps du martyr dans les flammes. Cet attardement autour d'un cadavre permit à plusieurs Hurons de prendre la fuite. Le nombre des tués ou prisonniers fut d'environ 700, mais un bon nombre d'autres, avaient pu gagner la forêt, et plusieurs cherchèrent refuge à Sainte-Marie.

 

            Pères Brébeuf et Lalemant

 

            Au printemps suivant, le 16 mars 1649, environ 1,000 Iroquois, la plupart armés de fusils reçus des Hollandais, attaquaient à l'improviste la bourgade St-Ignace. Ils étaient montés de leur pays pendant les mois d'hiver, faisant 600 milles à travers les bois et chassant en chemin.

 

            Il n'y avait pas de Pères résidents à St-Ignace. Cette bourgade et quatre autres assez voisines étaient confiées aux Pères Jean de Brébeuf et Gabriel Lalemant, établis à St-Louis, entre Ste-Marie et St-Ignace.

 

            Les Iroquois massacrèrent la population de St-Ignace et brûlèrent les maisons, mais épargnèrent la palissade, pour pouvoir trouver un abri au cas où ils seraient repoussés dans leur avance projetée sur St-Louis.

 

            Trois hommes seulement purent s'échapper de St-Ignace et portèrent l'alarme à St-Louis. La fuite commença, surtout des femmes et des enfants, de cette deuxième bourgade. Des courageux, environ 80, résistèrent aux envahisseurs, ainsi que d'autres chrétiens accourus de Conception et de Ste-Madeleine. Mais les Iroquois, beaucoup plus nombreux, eurent le dessus, puis retournèrent à St-Ignace, emmenant avec eux le Père Brébeuf et le Père Lalemant, pour les torturer.

 

            Ce fut horrible. A peine pris, les deux missionnaires avaient été dépouillés de leurs vêtements et avaient eu leurs ongles arrachés. On les reçut au bourg de St-Ignace par des coups de bâtons sur toutes les parties du corps. Ils furent attachés chacun à un poteau. L'un eut les mains coupées ; l'autre se vit percer d'alènes aiguës et de pointes de fer. On versait de l'eau bouillante sur leurs plaies pour se moquer du sacrement de baptême. Les barbares faisaient rougir des haches au feu et les appliquaient sous les aisselles et sur les reins des deux martyrs. Ils leur mirent au cou un collier de ces haches rougies, les unes pendant en avant sur la poitrine, les autres sur le dos : pas un mouvement qui ne leur causât d'atroces souffrances.

 

            Comme le Père Brébeuf continuait de parler de Dieu, ses bourreaux lui cernèrent la bouche, lui coupèrent le nez, lui arrachèrent les lèvres. Ils crevèrent les yeux du Père Lalemant et lui appliquèrent des charbons ardents dans les orbites. Furieux de voir leurs victimes continuer de prier Dieu, ils leur grillèrent la langue en mettant dans leur bouche des tisons et des morceaux d'écorce enflammés. Ils tailladèrent des lambeaux de chair dans leurs corps encore vivants.

 

            Le Père Brébeuf rendit l'âme ce 16 mars, vers 4 heures du soir. Il avait eu la peau du crâne arrachée de la tête, les pieds coupés et les cuisses décharnées jusqu'aux os.

 

            Le martyre du Père Lalemant commença plus tard, vers 6 heures du même jour, et dura jusqu'à 9 heures du lendemain matin, 17 mars. Il reçut sur l'oreille gauche un coup de hache qui mit la cervelle à nu.

 

            Les Iroquois projetaient de poursuivre et porter leur attaque sur le fort Ste-Marie. Tous les résidents se préparaient à la défense ; mais ils recouraient surtout à la prière, suppliant saint Joseph de les protéger. Or, le jour même de la fête de saint Joseph, 19 mars, les barbares, pris soudain d'une panique inexplicable, s'enfuirent en vitesse vers le sud. Après ce départ, les Pères envoyèrent deux "donnés" chercher à St-Ignace les corps des deux martyrs pour les inhumer à la résidence de Ste-Marie. Ils purent constater sur les deux corps la véracité de tous les détails rapportés ci-dessus.

 

            A l'Ile aux Chrétiens

 

            C'est à la suite de ces événements que les Pères et les chefs des Hurons jugèrent la région trop exposée à de futures incursions iroquoises. De concert, ils décidèrent de déménager la maison centrale à l'île appelée alors Ile St-Joseph, et par la suite Ile aux Chrétiens.

 

            Les Pères firent charger sur des radeaux, dans la baie de Midland, tout ce qu'ils voulaient garder; y compris les restes des deux martyrs. Après quoi ils mirent eux-mêmes le feu- au fort qu'ils quittaient, afin qu'il ne soit pas utilisé par les Iroquois dans leur conquête de la région. La petite flotte prit le large, par eau calme, le 14 juin 1649. Il fallut plusieurs jours pour faire les 25 milles qui séparaient Midland de l'Ile St-Joseph.

 

            Un nouveau fort fut rapidement érigé là, en forme de carré de 72 pieds de côté, avec des redoutes aux quatre coins. Mais au lieu de palissades de bois, des murs de pierre et de mortier, de 14 pieds de hauteur. Les occupants s'y sentaient mieux en sécurité contre les flèches, les balles et la torche incendiaire des Iroquois.

 

            Pères Garnier et Chabanel

 

            Ce ne fut cependant pas la fin des épreuves. Dès cette même année, deux autres Jésuites allaient à leur tour subir le martyre.

 

            Au sud-ouest de la Huronie vivait la tribu indienne des Pétuns. Ils avaient d'abord repoussé et chassé le Père Charles Garnier envoyé vers eux ; mais plus tard, ils vinrent eux-mêmes demander aux Jésuites de les instruire de l'Evangile. Le Père. Garnier y retourna et fonda chez eux la mission St-Jean l'Evangéliste. En 1649, il y était encore, assisté du Père Noël Chabanel.

 

            Le Supérieur des missions huronnes, ayant eu vent d'une nouvelle approche des Iroquois, ne voulut pas laisser deux Pères exposés dans cette mission la plus au sud. Il ordonna au Père Chabanel de se rendre à l'Ile St-Joseph (nouvelle mission Ste-Marie). Le religieux quitta la mission St-Jean l'Evangéliste le 5 décembre.

 

            Deux jours plus tard, le 7 décembre, vers trois heures de l'après-midi, les Iroquois envahissent cette mission St-Jean et le massacre commence. Le Père Charles Garnier, resté seul, va à l'église, y trouve quelques chrétiens, leur dit : "Nous sommes morts, mes frères, fuyez vite par où vous pourrez, gardez votre foi et que la mort vous trouve pensant à Dieu." Il les bénit et sort pour donner ses secours spirituels à ceux qui meurent. Il court, baptisant les catéchumènes et les enfants. Il refuse de fuir, bien qu'on lui indique une issue, tant qu'il y a des âmes à préparer pour le ciel.

 

            Le Père reçoit bientôt une balle dans la poitrine, puis une autre dans le bas-ventre. Tombant dans son sang et dépouillé de ses vêtements par le barbare qui l'avait abattu, il voit un autre mourant à une douzaine de pas de lui. Rassemblant ses forces, le Père se met sur les genoux, réussit deux ou trois pas, mais retombe.

 

            Il recommence, mais tombe encore. Il reçoit alors deux coups de hache, un sur chaque tempe, qui lui enfoncent la cervelle. Son corps nu est resté sur la place. Le lendemain, les Iroquois étant repartis, les deux Pères de la mission voisine de St-Mathias viennent à St-Jean, trouvent le corps qu'ils enterrent au lieu même ou avait été l'église devenue la proie complète des flammes.

 

            Quant au Père Chabanel, le jour même où les Iroquois entraient dans la bourgade qu'il avait quittée sur ordre de son supérieur, il passait à la mission St-Mathias, un peu au nord de celle de St-Jean l'Evangéliste, y saluait les deux Pères résidents et reprenait sa route, en compagnie de quelques Hurons. Il n'atteignit jamais la destination assignée. On sut plus tard qu'après avoir fait une vingtaine de milles vers la rivière Nottawasaga, la nuit étant tombée, il se mit en prières pendant que les Hurons qui l'accompagnaient se reposaient. Entendant vers minuit les cris et chants de guerre d'Iroquois, il réveilla ses compagnons qui prirent tous la fuite, sauf un. Celui-là était un ancien chrétien apostat. Les deux se remirent en route, mais après voir traversé la Nottawasaga, l'apostat tua, le Père Chabanel pour le dépouiller et jeta le corps dans la rivière.

 

            La Huronie abandonnée

            Les Hurons, fuyant de plus en plus leurs villages sous la terreur causée par les incursions iroquoises, se réfugièrent en grand nombre à l'Ile aux Chrétiens. Ils y furent jusqu'à 6,000. Ceux qui n'étaient pas encore chrétiens se convertirent tous.

 

            Mais les conditions de vie y devinrent épouvantables. Sol pauvre. Et presque pas de récolte cette année-là. D'autre part, les Iroquois décidèrent, non pas d'attaquer cette place assez bien fortifiée, mais de cerner l'Ile et réduire les derniers Hurons à la mort par la faim. De fait, l'hiver les vit mourir par centaines. Ceux qui voulaient aller à la chasse sur la terre ferme se voyaient abattre ou emmener en captivité. La même chose pour ceux qui voulurent aller à la pêche au printemps.

 

            Les Hurons n'étaient plus, pour la plupart, que des squelettes attendant la mort. On en vit qui, poussés par l'atrocité de la faim, allèrent jusqu'à dévorer les cadavres de leurs compatriotes.

 

            Au printemps, deux des plus anciens capitaines de la tribu vinrent conférer avec les missionnaires. Il fallait trouver une issue à cette vie impossible. Divers desseins avaient couru parmi le peuple : les uns voulaient se disperser, aller vivre par familles isolées dans les forêts ; d'autres parlaient d'aller rejoindre une tribu amie à plus de 400 milles au sud ; d'autres songeaient même à se donner aux Iroquois où étaient déjà nombre des leurs comme captifs. Les deux capitaines suggérèrent plutôt d'aller vivre à l'abri du fort de Québec.

 

            Cette dernière idée prévalut. Et le 10 juin 1550, un convoi comprenant 13 Pères, 4 Frères, 22 "donnés", quelques engagés, 6 soldats et 300 Hurons, se mettait en route pour Québec. Voyage dont le but fut atteint au bout de six semaines.

 

            Tout en Huronie fut abandonné aux forces de la nature. Un long silence de 150 ans, jusqu'à ce que des colons venus du Québec (surtout des comtés de Champlain et Nicolet) et d'Ontario viennent défricher une terre dont ils se croyaient les premiers occupants. Ils ne tardèrent pas à y trouver de multiples vestiges de l'époque huronne.

 

            La Huronie n'est plus. Mais admirons les desseins de Dieu qui embrasse à la fois le passé, le présent et le futur. Depuis des années, peut-être depuis des siècles, Iroquois et Hurons étaient en guerre presque continuelle, les uns et les autres dans la totale ignorance du vrai Dieu, du Christ Rédempteur, du grand message évangélique. Le Dieu de toute bonté voulut ouvrir grandes les portes de son ciel aux derniers sujets de la nation qui allait disparaître sous les coups d'un ennemi plus fort et impitoyable.

 

            Une source de grâces

 

            En termes de calculs humains, on serait tenté de trouver disproportionnée la somme des efforts, des distances parcourues, des vies dépensées, des souffrances supportées, des sueurs versées, des tourments subis, du sang répandu, pour une mission qui n'a pas duré le temps d'une génération. C'est mal peser les choses de Dieu. Disons d'abord que la mission huronne fut un beau succès, avec ses milliers de chrétiens faits dans ce laps de 25 années. Des milliers de Hurons conduits au Ciel pour toute l'éternité ! Que sont, en face de cette bienheureuse éternité, les péripéties changeantes de la vie des hommes et des nations, ou le déroulement des civilisations qui se sont succédé au cours de l'histoire ?

 

            Puis, l'oeuvre des martyrs et de leurs confrères a de beaucoup dépassé la période de, leur apostolat en Huronie. Leurs mérites ont enrichi le trésor spirituel de l'Église, dont nous sommes tous bénéficiaires. La Nouvelle-France encore au berceau avait besoin de protecteurs au Ciel : qui pouvait mieux s'y intéresser que ses enfants martyrisés pour leur foi et leur dévouement à la propagation de cette foi sur ce continent ? Le sang du premier de ces martyrs était versé l'année même de la fondation de Ville-Marie (1642).

 

            Le Canada a grandi depuis. C'est maintenant un grand pays de plus de 20 millions d'habitants et d'une richesse matérielle que bien des pays plus anciens envient. Un développement rapide en trois siècles et demi. Mais du côté enrichissement spirituel, que de lacunes n'a-t-on pas à déplorer ? Eh bien, que le souvenir des grandes âmes qui en furent les fondateurs et les premiers apôtres nous inspire. Invoquons-les. Invoquons d'un culte spécial les saints martyrs canadiens, que le Pape. Pie XI a canonisés et que le Pape Pie XII a déclarés officiellement "Seconds Patrons du Canada", saint Joseph en étant le principal et premier en date, depuis le 19 mars 1623.

 

            Saints Martyrs canadiens, priez pour nous, aidez-nous à pratiquer un peu de vos vertus, intercédez pour notre peuple.

 

LOUIS EVEN