Un Crédit-Québec pour servir l'économie du Québec

 

 

            Notre numéro du 15 octobre portait en première page le titre suivant : Pour financer les écoles du Québec, il faut un Crédit-Québec.

 

            Un autre article, sur les richesses naturelles, en page 5 du même numéro, se terminait par cette remarque : L'institution d'un crédit financier provincial — Crédit-Québec, Crédit Ontario, etc. — serait de bien plus grande portée; et de beaucoup plus de bénéfice pour les personnes et les familles, que l'étatisation de l'électricité.

 

            Qu'entendons-nous par Crédit-Québec ? Vers Demain du 15 avril 1961 consacrait trois pages à cette question. Un nouvel aperçu ici a sa place, surtout pour nos abonnés de récente date.

 

            Crédit réel et crédit financier

 

            Le mot crédit implique la confiance. Le crédit réel d'un pays, c'est ce qui donne confiance de pouvoir vivre dans ce pays. Ce sont ses richesses naturelles ; ce sont les moyens de production qu'on y trouve ; c'est la compétence et la bonne volonté de sa population ; c'est l'ordre social qui y règne. C'est, en somme, le degré de facilité_ avec lequel ce pays peut fournir les produits et services répondant aux besoins des personnes, des familles qui l'habitent.

 

            Personne ne peut nier que le Canada, dans son ensemble, est capable, physiquement, de fournir à sa population tout ce qu'il faut pour satisfaire ses besoins normaux. Ce qu'il ne peut produire lui-même, par suite de conditions climatiques ou autres, il le cherche à l'étranger, en retour de ses propres surplus offerts à l'étranger.

 

            De même, la province de Québec est certainement capable, physiquement, de répondre aux besoins normaux de sa population. Beaucoup plus facilement qu'au temps où nos ancêtres d'il y a trois cents ans trouvaient déjà le moyen d'y subsister.

 

            A l'étendue du Canada, ce crédit réel est un crédit national. A l'étendue d'une province, c'est un crédit provincial. Dans les deux cas, c'est fondamentalement un crédit social.

 

            Mais dans notre monde moderne, à cause de la. division du travail et de la production diversifiée venant de sources diverses — ce qui la rend plus facile et plus abondante — il faut du crédit financier pour mettre en rendement ce crédit réel. Ét les difficultés qu'on rencontre dans l'économie, soit à l'échelon national, soit à l'échelon provincial, proviennent uniquement d'une insuffisance de crédit financier, jamais d'un épuisement de la capacité de production — du moins pas pour satisfaire les besoins ordinaires de la vie.

 

            Et quand nous parlons d'un Crédit-Québec, nous voulons dire un organisme provincial voyant à mettre au service de la population de la province le crédit financier nécessaire pour se servir de son crédit réel, de la capacité de production de la province.

 

            Selon la comparaison donnée dans Vers-Demain du 15 avril 1961 : "Un Crédit-Québec pour fournir un courant monétaire à la population de la province, comme on a l'Hydro-Québec pour lui fournir du courant électrique".

 

            Si le gouvernement d'Ottawa, par la Banque du Canada ou par un autre organisme national, voyait à mettre ainsi au service de toute la population canadienne un crédit financier en rapport avec le crédit réel de tout le Canada, il n'y aurait évidemment pas besoin de demander un Crédit-Québec, ni un Crédit-Ontario, etc. Le Crédit Social national couvrirait le tout. Les moyens de paiement deviendraient disponibles pour mobiliser la production, où qu'elle se fasse dans le pays ; ils disparaîtraient comme pouvoir d'achat au rythme de la consommation, là où elle a lieu, où que 'ce soit dans le pays.

 

            C'est à défaut d'agir du fédéral que nous demandons au gouvernement provincial de le faire à la grandeur de la province.

 

            La question de juridiction

 

            — Mais est-ce que les affaires de banque et de monnaie ne sont pas de juridiction exclusivement fédérale ? Réal Caouette lui-même ne dit-il pas de limiter l'action créditiste à Ottawa et de s'en abstenir à Québec ?

 

            — A la deuxième question, je réponds que Réal Caouette n'est pas une autorité en doctrine de Crédit Social. Sur le point considéré, comme sur d'autres, il s'écarte de Douglas. Il est d'ailleurs en contradiction avec lui-même, après avoir tant vanté le gouvernement provincial de la Colombie et le gouvernement provincial de l'Alberta, tous les deux d'étiquette créditiste.

 

            Quant à la première question — la question de juridiction fédérale exclusive en matière de banque et de monnaie — répétons ce qu'écrivait Vers Demain le 15 avril 1961 :

 

            Il n'est ici question ni de banque ni d'impression ou de frappe de monnaie. Il est seulement question d'utiliser les possibilités productives de la province.

 

            Si un texte de loi, rédigé il y a presque cent ans, réserve au fédéral- toute législation en matière de banque, et si le crédit bancaire ne sert pas adéquatement la capacité de production de la province et la distribution des produits là où sont les besoins, il faut prendre un moyen différent ou complémentaire de mettre la richesse de la province au service de sa population:

 

            On ne peut rester esclave d'un texte, ou d'une interprétation de texte, qui va contre la logique autant que contre l'humain.

 

            Les richesses naturelles appartiennent aux provinces, pas à Ottawa ni aux institutions d'Ottawa, bancaires ou autres. Celles du Québec appartiennent à la population de la province de Québec. Les conditions de travail pour les exploiter relèvent dela province. Pourquoi faudrait-il attendre le bon vouloir d'une autorité ou d'institutions en dehors de la province pour exploiter et utiliser ce qui appartient à la province ?

 

            Imaginez un instant la situation suivante : Dix hommes possédant chacun un établissement, et chacun propriétaire de tout ce qui se trouve dans son établissement ; mais une clef unique pour les dix, et cette clef entre les mains d'une onzième personne qui ne possède rien ; puis, chacun des dix propriétaires astreint à devoir demander au détenteur de la clef la permission d'entrer dans sa propre maison, d'utiliser tel ou tel de ses biens, pendant tant ou tant d'heures, à telle ou telle condition, en payant tel ou tel tribut ?

 

            Absurde, n'est-ce pas ? Mais les dix provinces du Canada n'en sont-elles pas là ?

 

            On peut sûrement qualifier de choquant et anormal un règlement qui, d'une part, confère à chaque province la propriété de ses richesses naturelles et, d'autres part, les oblige à dépendre, pour les exploiter, d'un système sur lequel elles n'ont aucune juridiction ? D'un système qui relève d'Ottawa, alors qu'Ottawa ne possède rien. L'autonomie, provinciale dans ces conditions est vide de sens.

 

            On n'a pas le droit de laisser la capacité de production chômer, faute de crédit financier, en face de besoins humains, publics ou privés. C'est priver la population de l'utilisation d'un bien (le crédit réel) qui lui appartient. Aucun gouvernement digne de ce nom ne doit le subir plus longtemps.

 

            Un Crédit-Québec

 

            Sans rien bouleverser, le gouvernement de Québec pourrait bien instituer ce que nous pouvons appeler un Crédit-Québec. Tout comme, sans rien bouleverser, l'Hydro-Québec fut établie pour servir la population.

 

            Le Crédit-Québec serait une commission relevant du Trésor provincial, du Ministère provincial des Finances, chargée de fournir du crédit financier provincial, correspondant à la mise en oeuvre de la capacité productive de la province et aux besoins des consommateurs pour se procurer les fruits de cette production.

 

            Ce crédit financier consisterait en simples chiffres, transférables d'un compte à un autre, pour payer le travail, les matériaux, les produits, les services. Comme le circuit électrique qui vient' par le fil d'amenée, et qui disparaît par le fil de retour après avoir servi, de même aussi le circuit monétaire issu du Crédit-Québec retournerait à sa source après avoir accompli son travail.

 

            Si la population sait faire confiance à une comptabilité bancaire axée sur le profit des banques et insensible à la paralysie de forces productives en face de besoins, la population devrait certainement apprendre à faire confiance à une comptabilité de pur service, ne dictant rien, mais répondant automatiquement aux besoins tant que les possibilités de les satisfaire sont là.

 

            Sans barrer le commerce extérieur

 

            Si l'on conçoit assez facilement une telle circulation comptable provinciale, pour des paiements dans les limites de la province de Québec, ne serait-ce pas interdire la possibilité de se procurer des produits de source extérieure ? — Pas du tout. Voici comment, par exemple, le gouvernement de Québec pourrait présenter sa proposition- :

 

            "Une loi est votée pour l'établissement d'une Commission de Crédit provincial, qui prendra le nom de Crédit-Québec.

 

            "Pour bénéficier pleinement de cette institution, la population de la province est invitée à ne se servir que du Crédit-Québec dans tous les paiements qu'elle effectue dans la province même. Ce Crédit-Québec consistera en comptes créditeurs dans les livres des diverses succursales de la Commission.

 

            "On obtient du Crédit-Québec en apportant et déposant de l'argent bancaire, de n'importe quelle dénomination, à une succursale de la Commission. Le comptable inscrira un montant équivalent au crédit du déposant, tout comme cela se fait couramment dans les banques.

 

            "Le crédit bancaire ainsi déposé sera utilisé pour les paiements à faire en dehors de la province.

 

            "Pour tout paiement, dans la province ou en dehors, l'individu ayant un compte de Crédit-Québec signera simplement un "transfert de crédit", avec indication du montant à transférer — tout comme pour des chèques ordinaires sur un compte de banque. La succursale du Crédit-Québec sur laquelle est tiré ce transfert effectuera le virement y correspondant. S'il s'agit d'un paiement à l'extérieur, Crédit-Québec le fera 'en argent bancaire puisé dans le fonds constitué par les déposants : le total du crédit provincial dans les livres du Crédit-Québec s'en trouvera évidemment diminué d'autant.

           

            "On comprend facilement que, si la population prend l'habitude de se désister de l'argent bancaire qu'elle peut avoir obtenu d'une source quelconque, aucune difficulté ne surgira pour les paiements à l'extérieur, tant au moins que la population ne s'approvisionne pas plus à l'extérieur qu'elle n'écoule de sa propre production à l'extérieur.

 

            "C'est, en somme, ainsi que fonctionne régulièrement le commerce entre pays différents. Le Japonais qui nous envoie ses produits n'est pas payé en argent canadien, mais en argent japonais ; et vice versa. Le tout se règle sans heurts dans les comptoirs financiers d'échange. Pour ce qui concerne la nouvelle institution, le règlement se fera automatiquement par le Crédit-Québec lui-même."

 

            Vers Demain reviendra sur ce sujet.

 

LOUIS EVEN