Épidémie. De grands malades: la livre, le franc, le dollar
Mais la diète est imposée aux citoyens
Médecins "timbrés": les ministres des Finances
Production robuste. Monnaies malades. Déboussolement
Pour sauver les trafiquants d'argent
La livre
Depuis déjà plusieurs mois les Anglais sont soumis à un régime d'austérité par leur gouvernement. Pourquoi ? — Pour sauver la livre, leur a-t-on dit.
La livre, en Angleterre, c'est l'unité monétaire courante — comme l'est le dollar canadien au Canada, le franc français en France, la lire en Italie, le mark en Allemagne, etc.
La livre est malade. Le gouvernement Wilson est à son chevet, avec son spécialiste le ministre des Finances penché sur la malade. Il faut la sauver. Et pour la sauver, on appelle tous les citoyens du pays, non pas à des neuvaines de prières, mais à des mois d'austérité, peut-être des années d'austérité, car le mal empire.
Quelles austérités ? — Un abaissement dans leur niveau de vie. Le médecin y voit par une hausse des impôts. Par des barrières élevées contre les importations, contre l'entrée de produits dans le pays. Ce qui n'entre pas dans le pays ne peut certainement pas atteindre les maisons du pays. Par des poussées à l'exportation, à la sortie de produits du pays. Ce qui sort du pays ne peut plus entrer dans les maisons du pays.
C'est la livre qui est malade, mais ce n'est pas à la malade, c'est aux Anglais qu'on impose une diète. C'est à se demander si le médecin n'est pas un peu timbré.
Le franc
Mais, allez donc ! Ce n'est pas une exclusivité de l'Angleterre. C'est la même chose en France. Le franc a été secoué. Des spasmes. Un corps de médecins — appelez-les ministres des finances pour les identifier —assemblés de plusieurs pays, ont examiné le cas. Car, dans le cas de ces malades de grands pays, si la maladie de l'un d'eux se prolonge, s'aggrave, les congénères des autres pays peuvent en subir des contre-coups et cela pourrait tourner en maladie universelle. Engendrer une crise mondiale, risquant de ne se résoudre que par une guerre mondiale, comme celle des années '3o.
Donc, le corps de médecins en consultation à Bonn, conseillait un traitement du malade par dévaluation, comme Wilson avait fait pour la livre anglaise. Mais, dans un sursaut de fierté, De Gaulle a crié à tous les Français : Pas cette humiliation-là ? La France est capable de s'imposer patriotiquement une cure d'austérité sans opération chirurgicale sur le malade. Au fond, n'est-ce pas un peu la même chose — traiter les Français, les mettre à la diète, parce que leur franc est malade ?
Épidémie
Mais une épidémie n'est-elle pas commencée ? N'est-ce pas un peu partout que les gouvernements disent à leurs administrés qu'il leur faut envisager des mesures d'austérité ? Des hausses d'impôts. Des restrictions de services. Parce que leur monnaie est malade ou menacée de le devenir. Les ministres des Finances des dix pays les plus riches ne se sont-ils pas réunis de nouveau plus récemment ? A Genève cette fois: pour examiner le cas de ce qu'ils appellent les monnaies internationales. Donc toutes les monnaies .... au moins celles du monde libre, parce que Moscou a son bloc où les mesures d'austérité sont chroniques.
Notre Canada, notre province de Québec, échappent-ils à la maladie générale ? Mais pas du tout. On nous le fait savoir à Ottawa. On nous le fait savoir à Québec. Et les journalistes s'évertuent à nous consoler, en nous disant qu'au moins nos gouvernements ont la franchise — nouvelle, paraît-il — de nous exposer les situations au clair, même quand elles sont désagréables. Parce que, paraît-il aussi, les gens sont capables de subir le choc et d'encaisser le traitement.
On a soin, d'ailleurs, de faire les peuples prendre conscience que, si leur monnaie est malade, c'est leur propre faute. C'est parce qu'ils ont vécu au delà de leurs moyens. Formule déjà vieille, souvent reprise par les ministres des finances quand ils mijotent une nouvelle ponction du contribuable. Mais formule sur la justesse de laquelle on peut soulever des doutes.
Accusation absurde
Avec quoi vit-on ? - Avec des produits et des services. Avec du pain, avec des vêtements. Avec des maisons pour se loger. Avec des remèdes pour se soigner. Avec des routes et des moyens de transport pour se déplacer, etc., etc.
Ces choses-là sont-elles devenues si difficiles à produire qu'il faille apprendre à s'en passer ?
J'ai sous les yeux un article de Jacques Duboin dans La Grande Relève » de septembre 1968, écrit après l'appel de De Gaulle à sauver le franc par l'austérité. Monsieur Duboin produit des statistiques prises dans « Le Parisien Libéré » du 25 juillet, exposant le progrès remarquable de la production agricole : 143 millions de quintaux de blé contre 127 l'année dernière ; 9 millions de quintaux de pommes de terre contre 8.9 ; 576 millions de tonnes de pêches contre 417; plus de beurre, plus de lait que jamais ; du vin, à dépasser l'année-record de 1962. « La France regorge de tout » était le titre dans «Le Parisien Libéré » du 25 juillet. De Gaulle lui-même déclare que, depuis la guerre, l'industrie française produit trois fois plus ; que la production agricole a doublé, tout en employant moins de bras.
Jacques Duboin peut bien intituler son propre article : « Une cure d'austérité est-elle vraiment nécessaire ? »
J'ai cité la France, parce que j'avais ces pages sous mes yeux. Mais il en est de même partout, dans nos pays évolués. Comme c'est partout, dans nos pays évolués, qu'on nous met en garde : Nous avons vécu au-delà de nos moyens ! Si le monde entier a vécu au-delà de ses moyens, de quoi donc a-t-il vécu ? Est-il allé chercher sa nourriture, ses vêtements, ses produits et services de toutes sortes dans la lune ? Ou bien oû ?
Inversion des rôles
Mais c'est évidemment de moyens financiers que veulent parler les-ministres inquiétés par l'état des grandes monnaies malades. Ils veulent dire que nous vivons au-delà de nos moyens financiers ; que nous vivons de choses, oui, mais en nous endettant parce que nous accumulons des dettes, des dettes publiques et des dettes privées, pour vivre de biens publics et de biens de consommation.
Et comme c'est partout comme ça, comme le pays le plus riche du monde, les Etats-Unis, est le pays doté de la plus grosse dette publique, cela veut dire que le monde entier s'endette pour vivre. Assez cocasse, puisque toutes les choses dont vivent les habitants de la terre sont, ou naturelles, ou produites par les habitants mêmes de la terre. Comment donc le monde peut-il être endetté pour des choses qu'il a lui-même faites ? Et pourquoi faut-il le mettre en pénitence, en l'accusant de vivre au-delà de ses moyens, quand il vit de sa propre production ?
La production est robuste partout. Ce sont les monnaies qui sont malades. Or, les gardiens du bien commun, ceux que nous élisons et que -nous payons pour veiller au bien commun, veillent abaisser le robuste an niveau du malade.
En cela se résume tout le désordre du système économique : mettre le système producteur sous la domination du système financier au lieu de mettre le système financier au service fidèle du système producteur. Puis régler la distribution des produits d'après la présence ou l'absence d'argent, au lieu d'assouplir l'argent à la possibilité physique de répondre facilement aux besoins des consommateurs.
Que l'argent soit absent quand la production est présente devant les besoins, voilà qui démontre un système d'argent faux, malsain. Que les hommes de gouvernement soumettent les conditions de vie de leurs administrés aux décisions de ce système faux, cela n'incline-t-il pas à les prendre pour des hommes gazés ?
"Déboussolé"
« Déboussolé » — le mot n'est pas dans le dictionnaire, niais il exprime bien l'état d'une économie et d'une politique aussi d'ailleurs — où les décisions doivent être prises en fonction de l'argent.
Le système a perdu le nord. Il ne sait plus quelle est sa fin propre, pour quel but il existe. Pourquoi la production ? Pourquoi l'industrie ? Pourquoi l'emploi ? Pourquoi la politique du plein emploi ?
L'industriel vous dira qu'il est dans la production pour « faire de l'argent », pour réaliser des profits. Sans Mute qu'il s'intéresse â avoir des consommateurs de ses produits, mais toujours pour « faire de l'argent » par l'écoulement de ces produits. Et s'il ne réussit pas à faire de l'argent, il arrête, .même s'il existe encore des consommateurs qui ont besoin de ces produits. Des consommateurs sans argent pour payer ne peuvent pas l'intéresser. L'argent, baromètre de tout.
L'embauché vous dira qu'il travaille pour son salaire, pour de l'argent. Sans doute qu'il a besoin d'argent pour vivre. Mais s'il a le choix entre un emploi suffisant pour vivre et faire vivre sa famille, et un autre emploi qui paie deux fois phis, il choisira le second, même si le second fournit des produits inutiles ou beaucoup moins utiles à la communauté que le premier.
Le politicien — le sociologue aussi — vous dira qu'il faut inviter les capitaux à établir de nouvelles industries pour donner de l'emploi aux individus. Entre une industrie, qui occuperait dix bras et une autre qui en occuperait cent, la préférence va à la deuxième, même si aucune famille du pays n'a besoin de son produit, même si c'est pour produire des engins de mort qui seront à renouveler avant, Dieu merci, d'avoir été utilisés. Ce n'est pas le produit qui compte, c'est l'embauchage que ça apporte. Pourtant, l'industrie la plus parfaite dans son ordre serait bien celle qui réussirait un flot de produits utiles en laissant tout le monde libre de son temps. Mais voilà, il faut de l'argent pour se procurer les produits qu'on ne fait pas soi-même. Or, en vertu de règlements financiers suprêmes, sacrés, intouchables, le revenu est lié à l'emploi dans la production. Donc, ... Aussi prône-t-on partout la politique du plein emploi, à contresens du progrès qui libère de plus en plus de la nécessité d'effectifs humains dans la production.
Quand la production afflue avec moins d'emploi, le système pousse à inventer de nouveaux produits et à promouvoir de nouveaux besoins, à coup de publicité qui, elle aussi, fournit bien quelque emploi. C'est alimenter le matérialisme. Et pourtant, des moralistes sont d'accord avec cette politique du plein emploi, pour que tout le monde ait du travail — pas du travail libre, mais du travail embauché qui paie. Moralistes qui, eux aussi, ont perdu le nord, par leur soumission aux règlements d'un système financier qui fait perdre le nord dans tous les domaines et à tous les échelons.
L'obstination du système à lier le droit de vivre à l'emploi, en dépit du progrès, conduit à des constatations paradoxales. Comme l'écrivait avec verve Marcel Dieudonné, un autre rédacteur de « La Grande Relève »; en octobre 1967 :
« Il faut en convenir, les cataclysmes naturels et les maux sociaux sont des bienfaits économiques. »
« L'exode de population, le tremblement de terre, l'incendie, l'inondation, le cyclone, l'émeute, la guerre, la maladie, l'accident, etc. sont des bienfaits économiques d'autant plus efficaces que les ravages qu'ils opèrent sont plus étendus. C'est qu'ils apportent aux hommes de multiples occasions de gagner de de l'argent, but de l'activité de tous les individus dans notre économie où il faut nécessairement gagner de l'argent pour vivre.
« Par exemple, les médecins gagnent de l'argent en soignant des malades et des accidentés. Plus ils en soignent, plus ils .gagnent d'argent. Leur intérêt est donc qu'il y ait beaucoup de malades et d'accidentés...
« Sans la maladie et les accidents du travail ou de la route, que deviendraient les centaines de mille médecins, chirurgiens, dentistes, pharmaciens, assistants et secrétaires médicaux, fabricants de remèdes ou d'appareils de chirurgie ou de prothèse, employés du ministère de la santé, de la sécurité sociale ou des compagnies d'assurance, etc. ? Si la maladie était vaincue, il faudrait la recréer afin de fournir des occasions de gagner de l'argent aux centaines de milliers de personnes qui en vivent, faute de pouvoir les reclasser dans on ne sait quels secteurs professionnels, tous abondamment pourvus de personnel.
« Des centaines de mille autres personnes tirent leur revenu de l'alcoolisme. 8o,- 000 de la prostitution. 30,000 du tiercé, de la loterie nationale, des casinos. 500,000 de l'apprentissage de l'art de tuer et de détruire. 100 millions de salariés dans le monde, tous pacifistes, fabriquent des équipements, des uniformes, des armements qui serviront à supplicier d'autres hommes, des frères en Jésus. Qu'importe les conséquences sociales de telles activités, qu'importe le mal causé à autrui, pourvu que soit atteint le but de l'activité économique de chacun et de tous : gagner de l'argent. Foin de la morale, il faut vivre !
« Les offres utiles pour gagner de l'argent sont de plus en plus éliminées par l'automatisme et l'abondance, fruits modernes de la technique en progrès toujours accélérés. Les cataclysmes naturels- et les maux sociaux sont devenus les auxiliaires de plus en plus indispensables de notre économie où tout individu doit nécessairement réaliser un gain (salaire ou profit) pour vivre. La guerre est le plus efficace de ces auxiliaires, puisqu'elle opère les destructions les plus étendues. »
Autre indice de l'illogisme du système : l'inflation continuelle, rendant les produits plus difficiles à obtenir, quand leur abondance et leur flot massif devraient produire l'effet contraire. Quel sens y a-t-il dans des prix qui montent toujours, alors que la production est de plus en plus facile à réaliser ? C'est parce que les prix relèvent du côté financier de la production, et quand la finance n'est pas en accord avec le réel, le résultat ne peut pas être en accord avec la logique.
Cette inflation continuelle des prix, fruit d'un système d'argent faux -et détraqué, détruit la valeur de l'épargne, de l'épargne que le même système prêche et reprêche pourtant avec insistance.
Mais, au fait, quelle signification valable l'épargne garde-t-elle au seul point de vue économique ? Aurait- elle l'importance qu'on lui confère, si le système était en conformité avec le réel ?
Qu'un sage, qu'un pasteur d'âmes nous exhorte : « Mettez un plafond à vos besoins matériels. Votre vertu y gagnera. Votre croissance spirituelle en profitera. Vous pourrez plus facilement vous libérer pour faire du bien aux autres. L'argent que vous ne dépensez pas vous permettra aussi d'en aider d'autres. » Ce langage est juste et sage. Mais quand on taxe le pouvoir d'achat pour sauver le dollar, la livre ou le franc, ce n'est plus le salut des âmes, mais celui du trafic et des trafiquants d'argent qui est en question.
Et y a-t-il bien du sens à nous dire : « Épargnez, mettez de l'argent de côté si vous ne voulez pas avoir à souffrir de la faim quand vous serez vieux » ? Le pain que je mange aujourd'hui est fait avec du blé présent aujourd'hui. Dans quarante ans d'ici, disons, notre pays ne pourra-t-il pas produire, comme aujourd'hui, assez de blé pour faire assez de pain pour tout le monde ? Est-ce que, pour vivre dans 40 ans, je me nourrirai de l'argent que j'amasse aujourd'hui, ou bien du pain fait avec le blé de ce temps-là ? Si l'on me répond que je manquerais alors d'argent pour payer le pain, cela veut dire que, dans ce temps-là, comme aujourd'hui, on sera encore soumis à un système d'argent en désaccord avec les réalités de la production ? Nous avons peine à imaginer que la folie du système puisse durer si longtemps ?
Traitement
Un tas d'autres aspects de notre économie, comme de notre politique, traduisent l'absurdité et la malfaisance de la soumission à un système d'argent faux, malade si l'on veut, mais surtout néfaste et criminel. Les gouvernants, nationaux ou provinciaux, les administrateurs publics locaux, au municipal ou au scolaire, et combien d'autres responsables, ne sont-ils pas continuellement harcelés, jusqu'à y contracter des maladies de coeur ou des épuisements du cerveau, par des problèmes purement financiers ? Alors que de si belles réalités, mises en quarantaine autour d'eux, pourraient rendre leurs tâches si faciles et si épanouissantes, pour eux-mêmes et pour leurs administrés.
C'est d'un climat plus sain que vos grands malades ont besoin, messieurs les ministres. Faites du système financier l'expression chiffrée exacte des réalités, des grandes possibilités modernes de production, et vos monnaies seront aussi saines, aussi vigoureuses, aussi robustes que ces réalités elles-mêmes. Une foule de problèmes s'évanouiront. Le traitement est à votre portée : l'application des propositions financières du Crédit Social. Vous-mêmes vous en porterez beaucoup mieux, et toute la population avec vous.
LOUIS EVEN