Crédit Social, oui - Parti, non

Une vérité qui transcende tous les partis politiques

Crottin sur crottin ne fera jamais un cheval

 

 

 

            Deux termes contradictoires

 

Question — Le Crédit Social pourrait-il servir de programme à un parti politique?

 

            La première réponse qui saute à l'esprit, c'est que « la question n'a pas de sens ». Elle n'en a pas pour quiconque sait, d'une part, ce qu'est vraiment le Crédit Social, et, d'autre part, ce qu'est un programme de parti politique.

 

            Demanderait-on : « La table de multiplication peut-elle servir de programme à un -parti politique ? » ou : « L'existence du fleuve St-Laurent au Canada, du Mississipi aux États-Unis, des Alpes en Europe, peut-elle servir de programme à un parti politique ? »

 

            Le Crédit Social, tel que l'a présenté Douglas, tel que Vers Demain s'efforce de le présenter de mieux en mieux à ses lecteurs, ne peut pas être lié à un parti politique. Encore moins servir d'étiquette à un parti politique, sans une prostitution du sens des mots.

           

            Crédit Social et parti sont deux termes contradictoires. Le premier implique une association comprenant tous les membres de la société ; le second implique une division, un groupe entrant en lutte contre un autre ou plusieurs autres groupes se disputant le pouvoir. Le parti veut être en possession du pouvoir pour gouverner le pays ; le Crédit Social veut distribuer à chaque individu in pouvoir qui le libérera de plus en plus des interventions du gouvernement.

 

            Quant aux programmes de partis politiques, après tout ce qu'on en a-vu en moins d'une génération, il faut plus- qu'une foi de charbonnier pour y attacher la moindre importance. Un seul point de leur programme est sincère : Essayer de gagner l'élection pour prendre ou garder le pouvoir.

 

            Une vérité comme le Crédit Social ne peut, pas être soumise au critère d'une majorité de votes.

 

            Rien, évidemment, n'empêche des hommes politiques, au gouvernement ou hors du gouvernement, quelle que puisse être leur allégeance politique, d'être personnellement convaincus de l'excellence du Crédit Social, de le proclamer Objectivement et non pas dans un but électoral intéressé. Mais en faire une plateforme de parti, et promouvoir l'idée qu'il -suffirait de porter ce parti au pouvoir pour la réalisation d'une économie créditiste, c'est mentir et entraver le progrès de la cause.

 

            Le Crédit Social est une idée vivante ; elle vit dans l'esprit qui l'accueille, qui s'en fait l'apôtre. En faire une simple question de vote en faveur d'un homme ou d'un parti, c'est réduire les mots « Crédit Social » à ne signifier qu'une chose sans lumière et sans flamme, n'entraînant aucune responsabilité individuelle.

 

            Impuissance humaine

 

            Question — Dans l'hypothèse où un gouvernement en place voudrait le bien du peuple, pourrait-il adopter et appliquer le Crédit Social, ou faudrait-il un référendum ?

 

-         Cette question suppose que jusqu'ici aucun gouvernement n'a voulu ou ne veut le bien du peuple, mais qu'il pourrait en surgir un d'une prochaine urne électorale. C'est bien sévère pour les gouvernements actuels et passés ; et il faut être bien optimiste pour supposer que du même, arbre on puisse enfin cueillir un fruit complètement différent. Mais admettons votre hypothèse. Voici un gouvernement parfait. Va-t-il pouvoir adopter et établir un organisme économique de Crédit Social ?

-          

            La réponse est NON. Référendum ou pas de référendum : NON. C'est humainement impossible en face de la puissance actuelle du monstre financier (notez le mot « humainement »).

 

            Le monstre financier, le superpouvoir des contrôleurs mondiaux de l'argent et du crédit, est plus fort que tous les gouvernements du monde. Il les domine tous.

 

            Cette subordination des gouvernements aux seigneurs de la finance n'est pas un secret. Il y a plus d'un siècle, Disraéli, qui fut plusieurs fois ministre des finances et même premier ministre de la puissante Angleterre d'alors, s'en est plaint publique-- ment, sans pour cela pouvoir s'en défaire. D'autres chefs d'État aussi. Il suffit d'ailleurs de constater les situations qui se succèdent de notre temps : crise d'argent de dix années ; finance à déborder de six années de guerre ; restrictions cycliques de crédit ; dettes publiques perpétuelles et croissantes ; décrets concertés de mesures d'austérité, alors que rien n'a diminué dans la capacité de production des pays concernés. Ces faits qui crèvent les yeux démontrent à l'évidence que des contrôleurs de l'argent-et du crédit « tiennent nos vies entre leurs mains » (Pie XI) ; que par les banques- à leur service, ils « dirigent les décisions des gouvernements et tiennent dans le creux de leurs mains les destinées des peuples » (McKenna, ministre anglais des finances, puis président de la plus grosse banque commerciale d'Angleterre).

 

            Les gouvernements, réduits à l'état de valets de cette superpuissance, sont incapables de se défaire de ce vasselage — même s'ils en avaient le désir. Pas plus que des pays aspirant à la liberté — comme la Hongrie, la Tchécoslovaquie, et d'autres, ne peuvent se libérer d'une dictature soviétique intransigeante et de beaucoup supérieure-ment- armée pour écraser en quelques heures tout essai d'affranchissement.

 

            Est-ce à dire que tout espoir soit vain, et inutile tout effort apporté à promouvoir la cause créditiste ? — Oh ! non, pas du tout. Mais cela veut dire qu'il ne faut pas compter sur des gouvernements, sur des changements de partis au pouvoir, pour venir à bout d'une puissance supérieure à tous les gouvernements du monde. C'est gaspiller ses énergies en pure perte ; c'est vouloir abattre une forteresse avec des boules de coton.

 

            L'oint du Seigneur.

 

            Oh ! Il advint bien un jour qu'un jeune-homme, simple, berger, sans entraînement militaire, sans autre, armure qu'un bâton, une fronde et cinq pierres dans sa gibecière, affronta et abattit d'une seule pierre un colosse mesurant 9 pieds (3 mètres), homme de guerre depuis sa jeunesse, bardé d'airain de la tête aux pieds, sa tunique d'airain atteignant aux chevilles et pesant 150 livres (75 kilos), armé d'un javelot et d'une lance terminée par une pointe de fer pesant 18 livres (9 kilos). Mais c'est une tout autre force que celle de sa fronde qui donna à David la victoire contre le géant Goliath. Pas encore roi, mais déjà oint du Seigneur, David avait mis toute sa confiance en Dieu, sachant bien que « de la force de son bras Dieu disperse les superbes ».

 

            Toute une leçon nous est donnée là. .Les créditistes de Vers Demain se la font souvent rappeler et tâchent d'en tenir compte. Seule, une puissance céleste peut triompher des plus puissantes forces terrestres. Le Ciel veut quand même que nous fassions notre part, de notre mieux, mais sans nous fier uniquement à notre action. Le jeune David ne dit pas : Je ne ferai rien, à quoi bon en face d'une force qui se rit de ma faiblesse ? » Non, il fit sa petite part. Il prit les armes à sa portée — bâton, fronde, pierres — sans doute ridiculisé et traité de fou. Et Dieu fit le reste, la grosse part.

 

            Le créditiste de Vers Demain ne -s'arrête ni devant sa propre faiblesse en face d'une force ennemie humainement invincible, ni devant des années qui se succèdent sans succès apparents, ni devant des moqueries, des critiques ou des trahisons. Il sait que chaque pas fait pour une cause juste, chaque témoignage rendu à une vérité, chaque rayon d'espoir communiqué à des abattus, chaque élévation d'âme ou chaque conversion suscitée par son exemple et par le message qu'il porte, est un gain. Et seuls les Anges savent ce que ce message, ces prières et ces exemples ont fait de bien. L'apôtre, s'il s'en rend compte, s'en réjouit mais en rend grâce à Dieu. S'il l'ignore, s'il ne voit pas pousser le grain semé, il continue quand même de semer, de labourer, de peiner, dans la joie intérieure du désintéressement personnel, de l'unique recherche de la gloire de Dieu et du bien pour ses frères.

 

            L'heure de la conversion

 

            Quant au Crédit Social, l'apôtre le propage par le journal Vers Demain qui en est le véhicule. Il est convaincu qu'un organisme économique l'adoptant favoriserait la justice distributive, pour le bien de toutes les personnes, de toutes les familles. Mais, sans diminuer ses propres efforts, il compte surtout sur Dieu, comme David. Son rosaire quotidien, son heure hebdomadaire d'adoration du Saint-Sacrement, mentionnent toujours dans leurs grandes intentions : «Pour l'avènement d'une cité chrétienne et créditiste. » Chrétienne d'abord, parce que sans cela elle ne peut être créditiste. De ce côté, l'aspect actuel du monde n'est certainement pas propice à l'avènement d'une économie si conforme à l'esprit du christianisme. L'heure de la conversion devra précéder l'heure du Crédit. Social tel que nous le concevons.

 

            Cependant, si la dictature financière n'a encore rien perdu de son pouvoir de contrôle, le créditiste constate tout de même bien que la revendication constante du droit de tout homme à des moyens de vivre a gagné les esprits. A tel point que, même dans le contexte du présent système financier, les législateurs doivent en tenir compte, et les contrôleurs de la finance consentent en partie pour une certaine sécurité sociale ce qu'ils ont consenti sur une grande échelle pour la guerre. Comme pour la guerre, d'ailleurs, ils le font sans perdre rien de leur suprématie. La sécurité sociale, comme la guerre, est financée à coups d'augmentations de dettes 'et de taxes. Mais au Moins, c'est un soulagement pour les nécessiteux. C'est un peu la philosophie sous-jacente au Crédit Social qui fait son chemin, sans avoir encore la technique efficace et libératrice de Douglas à son service.

 

            Douglas n'avait pas tardé à constater la réaction du monopole bancaire contre ses propositions si logiques, si géniales et si chargées d'efficacité. Et à mesure que la conspiration du silence ne pouvait plus tenir, le monopole fortifiait ses propres positions, utilisant les moyens puissants dont il dispose pour liguer contre l'idée créditiste les politiciens de carrière, les professeurs d'économie politique, les aviseurs financiers des gouvernements, les unions ouvrières, des clercs de tout niveau, les journaux influents et autres fabricants d'opinion publique.

 

            Il voyait clair : Dès 1924, il déclarait que rien n'étant changé dans la dictature financière qui tient entre ses mains les destinées des peuples », une deuxième guerre mondiale allait-éclater avant l'année 1940. Ce qui arriva.

 

            Dans les années qui suivirent cette deuxième guerre, Douglas ne comptait guère ou point du tout sur quelque action gouverne- mentale pour opérer la réforme nécessaire dans le système financier. Il prévoyait plutôt que le système finirait par devenir insoutenable et s'effondrerait de lui-même. L'action à faire par les tenants de la lumière créditiste, écrit-il, était de la répandre pour que, lorsqu’adviendrait cette situation, les esprits étant préparés, il serait aussi facile d'inaugurer d'un coup un système financier propre à la civilisation moderne que- d'essayer d'y arriver par des réformes parcellaires.

 

            Les créditistes de Vers Demain sont eux-mêmes bien fixés sur l'orientation de leurs activités. Ils tiennent pour perte de temps, de force, d'énergie, d'appui financier ou autre, et pour source de frustration, toute activité cherchant une application du Crédit Social dans un changement de gouvernement, dans un parti vieux ou nouveau. Ils ne se reposent pas pour- cela. Ils maintiennent, comme Douglas, qu'en matière de Crédit Social, le travail efficace à faire est d'éclairer la population sur le monopole du crédit financier, lui imputant les fruits mauvais dont il est la cause dans la vie des personnes, des familles, des institutions ; et, en regard, exposer la doctrine lumineuse, si conforme au bon sens, du Crédit Social authentique. Ils s'efforcent aussi de développer chez eux-mêmes et rayonner l'esprit créditiste, si bien d'accord avec l'esprit évangélique : esprit de service et non de domination, et non de poursuite insatiable d'argent ou de biens matériels qui est de même nature, avec des moyens moins puissants, que l'esprit des seigneurs de la haute finance.

 

            Que vienne l'écroulement du système sous le poids de ses propres énormités, ou qu'adviennent des événements maintes fois prédits Par des âmes privilégiées et dont on ne peut guère douter à la vue de la décadence des moeurs, de l'apostasie, de la paganisation de peuples qui furent chrétiens et les mieux nantis de biens matériels — dans l'un ou l'autre cas, les vivants ou survivants d'alors ne seront pas sans lumière pour se donner un organisme économique et social digne du nom.

 

            Que cette heure soit proche ou distante, c'est un élément inconnu qui, donc, ne peut entrer en ligne de compte dans notre décision.

 

            Crottin

 

Question — Le Crédit Social de Réal  Caouette est-il différent du vôtre ?

 

            Il n'y a qu'un Crédit Social. Le maître : Clifford Hugh Douglas. Vers Demain s'est toujours efforcé 'de comprendre de mieux en mieux l'enseignement de ce génie et de mettre cet enseignement à la portée de ses lecteurs. Pas seulement les prépositions financières, telles qu'énoncées par Douglas, qui définissent une technique au service d'une fin, mais cette fin elle-même et la philosophie dont elle émane.

 

            Et Caouette, lui ? Son enseignement ressemble-t-il au Crédit Social enseigné par Douglas ? — Pas plus que du crottin ne ressemble à un cheval.

 

            Caouette emploie bien les mots « créditiste », « Crédit Social », eh parlant de son par

ti politique. Mais cela ne confère-pas à son parti un caractère de Crédit Social. Tout comme dire « crottin de cheval » ne fait pas du crottin un cheval.

 

            Le crottin reste crottin, et le parti reste parti. Or, comme nous l'avons dit plus haut, « parti » et « Crédit Social » sont deux termes contradictoires.

Quelle est la fin des activités d'organisation et de propagande de Caouette et dé ses partisans ? — Obtenir des votes pour lui et ses candidats ; et c'est pourquoi leur agitation s'accentue à mesure qu'approche une élection.

 

            Et quelle est la philosophie d'où émane cette recherche de votes ? — Philosophie ? Vas-y voir Dites plutôt : appétit ».

 

            Qu'ont donné les élections en fait de Crédit Social ? Elles ont donné du foin, actuellement $18,000 par année, aux élus du parti. Et quoi au peuple ? — Rien. Quoi en matière d'éducation créditiste ? Moins que rien. Elles ont débauché chez un grand nombre les notions saines qu'ils pouvaient avoir du Crédit Social. Les suiveurs de Caouette ont fait tout ce qu'ils ont pu pour essayer de dévier des créditistes de Vers Demain, pour en faire des électoralistes au lieu d'apôtres et d'éducateurs. Quand ils réussissent à en gagner un,- ils se réjouissent, alors que c'est un recul pour l'expansion de la doctrine de Douglas.

 

            Dans la mesure aussi où ils laissent entendre aux gens qu'il suffit de voter pour un candidat étiqueté « Ralliement créditiste » pour avoir le Crédit Social, ils mentent premièrement, et deuxièmement ils contribuent à former des irresponsables. Ce qui est exactement le contraire de ce qu'envisage l'application du Crédit Social : des citoyens libérés, choisissant eux-mêmes leur carrière, leur mode de vie et en assumant personnellement les responsabilités, non seulement vis-à-vis d'eux-mêmes, mais, aussi vis-à-vis de la société dont ils sont membres et dont ils recevraient leur part de l'incrementum commun.

 

            Lier le Crédit Social à la dénomination d'un parti est le moyen le plus efficace de dégrader le sens du Crédit Social dans les esprits, de nuire à une cause créditiste authentique, de l'affaiblir, jusqu'à la tuer avec le temps si les sirènes du parti réussissent à fasciner des esprits qu'une propagande saine avait gagnés. Or, c'est justement Cela que font les électoralistes : au lieu de défricher, ils parasitent tant qu'ils peuvent dans les champs travaillés par les serviteurs de la vraie cause créditiste.

 

            C'est du crottin qui n'a même pas la vertu d'un engrais : il empoisonne et anémie.,

 

            Un pouvoir impuissant

 

            Le cas de l'Alberta n'est pas de l'histoire ancienne. Le parti, dit créditiste, y est au pouvoir depuis plus de 34 ans. Avant d'être un parti, ce fut un mouvement d'étude du Crédit Social et de propagande dans tous les centres, villes, villages et concessions de la province. 1140 cercles d'étude. Plus de 50,000 citoyens adultes étudiaient le Crédit Social depuis six à vingt-quatre mois lorsque vint l'élection de 1935. Ces citoyens éclairés refusèrent presque tous les candidats de partis et la chambre législative fut composée de député dont plus des cinq sixièmes étaient des créditistes. C'était si peu un parti que le fondateur du mouvement, William Aberhart, ne s'était même pas présenté comme candidat. Les élus réclamant leur professeur, l'un d'eux démissionna pour lui faire place, et Aberhart dut prendre le poste de premier ministre. Avec une caisse vide et des fonctionnaires qui attendaient leur paye. Sans parler des créanciers de la dette publique.

 

            C'était vraiment pour le Crédit Social, surtout pour un dividende mensuel ($25), que le peuple avait voté. Aberhart fit de son mieux. Et en 1937, il fit adopter onze lois créditistes, qui furent toutes, l'une après l'autre, soit désavouées par le gouvernement fédéral, soit déclarées ultra vires' par les cours suprêmes. C'était bien déjà la démonstration de l'impossibilité d'un gouvernement même déterminé devant une puissance financière inexpugnablement établie.

 

            1939 : la guerre éclate. Tout à l'effort de guerre, proclame Aberhart, et le Crédit Social est mis au garage. La guerre apporte de l'argent. L'Alberta en reçoit une bonne part, avec l'établissement en cette province de camps d'entraînement d'aviateurs pour tout l'Empire britannique d'alors. Puis, l'Imperial Oil et d'autres pétroliers creusent des puits et paient de grasses royautés au gouvernement de l'Alberta. On oublie vite la crise d'argent d'avant-guerre. Tout cet argent reste de l'argent du système, qui naît en endettant, engraisse en un endroit, assèche ou endette en un autre, et passe dans des prix. On oublie tout cela.

 

            1943 Aberhart meurt. Ernest Manning lui succède. 1945 : des Albertains demandent à Manning de sortir le Crédit Social du garage. 1946 : Loi partiellement créditiste, votée par la Chambre, mais Manning suspend la demande de la signature du lieutenant-gouverneur, voulant la soumettre d'abord au jugement de la Cour suprême. Elle est désapprouvée. Appel au Conseil Privé, à Londres : désapprouvée là aussi.

 

            1947: Manning déclare publiquement que son gouvernement ne fera plus rien pour l'établissement du Crédit Social. D'ailleurs, le mouvement du début est devenu un parti. Depuis ce temps-là, le parti, portant le même nom de Crédit Social, est réélu à tous les appels au peuple sans qu'il y soit question de Crédit Social.

 

            Les mots « Crédit Social » ne semblent plus rien dire aux fils, des étudiants de l'époque d'Aberhart. Parti reste, Crédit Social enterré. Parti n'est pas Crédit Social. Parti est crottin. Crottin a tué Crédit Social en 35 ans de pouvoir.

 

            Crédit Social: mot de passe

 

            Et Caouette s'imagine-t-il faire mieux ? Malgré son incommensurable vanité, il n'y compte sûrement pas. Ce à quoi il tient, en quoi il met sa complaisance, c'est son auréole, son titre de chef de parti ; puis il compte sur ses électeurs pour le siège confortable qui l'attitre à un beau, $18,000 annuel. Les électeurs,- eux ? Des poires. Si le nombre de poires augmente, cela pourra lui donner plus de camarades de sièges à $18,000 et, à ses yeux, une auréole moins falote.

 

            Crédit Social, tout ça ? Pas question. Crédit Caouette, ça le prend tout. « Crédit Social », Mots de passe pour amener de l'eau au moulin.

            On a vu des caouettistes élus comme « créditistes » et, quatre jours après; vouer leur obédience au chef du parti libéral au pouvoir à Ottawa : dès que, mal vus des libéraux, ils reviennent au bercail de Caouette, celui-ci les accueille comme des fidèles à toute épreuve : ça refait nombre.

 

            D'ailleurs, lui-même n'en a-t-il pas fait des pirouettes ? N'en fait-il pas encore cette année ? Caouette a toujours dit à ceux de sa troupe qui lorgnaient du côté de candidatures au provincial, dans Québec, que ça ne vaudrait rien, que c'est à Ottawa seulement qu'on pouvait compter obtenir une législation créditiste. Or, cette année, les lorgneurs ne peuvent plus contenir leur faim. N'y a-t-il pas $18,000 à cueillir là aussi ?

Vont-ils envoyer. Caouette au diable et former leur propre parti ? Que deviendrait l'auréole de Caouette ? Il y veille. Une pirouette de plus. C'est bien, dit-il, allons-y à Québec, dès les prochaines élections. Pour lui, il reste à Ottawa, tant au moins qu'il ne verra pas d'avantagé personnel à changer, car changer, il peut toujours le faire en un tour de veste et sans scrupule.

 

            Claude Wagner

 

            Et voici le comble : Caouette, ne reculant devant aucune bouffonnerie, veut offrir à un libéral de premier rang, Claude Wagner, un ex-ministre de la Justice au temps du gouvernement Lesage, le poste de chef du parti créditiste provincial de Québec. Il ose ajouter : sans Wagner, on ne peut prétendre qu'à une petite minorité faisant tout au plus office de balance du pouvoir ; mais avec Wagner, on prend le pouvoir. .. Avec Wagner, qui peut avoir ses qualités personnelles, mais qui n'a jamais montré l'ombre de l'idée d'une adhésion à la doctrine du Crédit Social !

 

            Du Crédit Social chez Caouette ? Allons donc, il n'a même pas le respect de ces deux mots. Il les galvaude et les prostitue en les collant à sa patauge dans la vase électorale. Il défigure cette grande vérité et la traîne en guenilles à la barre de la jugeotte démocratique, attirant chaque fois la conclusion : « Le Crédit. Social, la population n'en veut pas, la majorité a voté contre. »

 

            Caouette traite le Crédit Social comme une vulgaire marchandise à vendre. Il l'offre à un ambitieux frustré : « Voici, monsieur Wagner, avec cette défroque sur vos épaules, vous avez pour vous deux troupes : les libéraux de votre clan (aux plus prestigieux, nous allouerons des comtés), plus tous les créditistes de mon parti. De quoi prendre le pouvoir, devenir premier ministre, enfonçant le jeune paladin que des libéraux mal élevés ont osé vous préférer au Congrès libéral pour la cheffrerie du parti. »

 

            Du Crédit Social, tout ça ? Non. Du crottin. Mais c'est du crottin nouveau, encore chaud, puisque c'est le lancement du parti en élection provinciale pour la première fois. Et le nouveau est toujours un attrait pour des gens déçus du vieux. La cervelle politicienne de Caouette a bien dû faire un calcul en marge de cette pirouette : Cela est propre à amener de nouvelles recrues sous le drapeau de mon Ralliement ; et quand viendra une élection fédérale, ça votera bien aussi pour mes candidats au fédéral.

 

            Des nouveaux répondants au son du cor de Caouette à l'occasion- de cette nouvelle aventure, il n'y aurait pas à s'en surprendre. Dans la masse des électeurs, les moineaux ne manquent pas, et le crottin frais attire toujours les moineaux. Un spectacle dont Réal Caouette ne peut que se délecter.

 

Louis Even