La panique chez les fous

Ils crient: "Produisez plus et consommez moins"

 

Le mythe de l'or

 

Maladie chronique du système: la folie

 

Folie des dettes. Folie des prix. Folie du plein emploi

Petits et grands déboussolés

Qui donc a changé les vaches grasses en vaches maigres ?

 

Argent-juge. Argent-motif. Argent-fin. Argent-dieu

 

 

            Le système financier est fou. Cela saute aux yeux de tout le monde, excepté, semble-t-il, aux yeux de ceux qui le mènent et de ceux qui en tirent quelques privilèges. Peut-être se rendent-ils eux-mêmes compte que le système est vraiment fou, mais alors, ou bien ils le considèrent incurable, ou bien ils sont fiers de pouvoir dominer le monde par les cabrioles d'un fou.

 

            Folie de l'endettement

 

            « Ceux qui mènent le système », venons-nous d'écrire. C'est qu'en effet, le système ne s'est pas inventé lui-même, et ce n'est pas n'importe qui qui lui donne des ordres. Quand on parle finance, on parle d'argent, ou de crédit financier qui compose les gros 90 pour cent de l'argent moderne. Or, l'argent ne se fait pas tout seul. Il ne pousse pas, non plus, sur les arbres, comme le disent, l'un après l'autre, les premiers-ministres qui se succèdent à Québec, même s'ils paraissent ne pas savoir d'où ça sort.

 

            Mais ça commence quelque part. Le crédit financier n'entre pas en circulation tout seul. Il ne disparaît pas non plus tout seul. Et s'il laisse des dettes sur ses traces, ce n'est pas de par sa propre volonté — il n'a pas de volonté propre. C'est parce qu'il n'entre en circulation qu'avec un mécanisme à endettement. Mécanisme lui-même inventé, actionné, conditionné par des hommes — pas par vous ni par moi, pas même par le gouvernement, mais justement par ceux qui ont le contrôle de l'argent et du crédit.

 

            Le système n'est pas vieux comme le monde. Il n'est pas une création de Dieu, pas une fabrication de l'ange à l'épée flamboyante et tournoyante qui mit Adam et Ève à la porte du Paradis terrestre, en punition de leur péché. Leur punition n'était pas d'établir un système de finance et d'endettement, ni de creuser la terre et d'en extraire de l'or pour avoir le droit de manger. Leur punition fut d'avoir à produire ce qui était nécessaire pour satisfaire leurs besoins. Et c'était encore cela chez les peuplades du Canada lorsque des Français vinrent s'y établir et le développer.

 

            Le développement, ce sont des bras, des cerveaux, des coeurs vaillants qui l'ont fait. Et bien fait. Mais à mesure que bras, cerveaux et coeurs vaillants créaient de la richesse, les contrôleurs de l'argent et du crédit, parasites de grande classe, endettaient les producteurs de la richesse.

 

            Pays plus riche, pays plus endetté. N'est-ce pas là déjà un indice de folie quelque part ? Folie d'un endettement collectif. Folie du système, mais astuce de ceux qui contrôlent ce système. Car si le système se conduit en fou, ceux qui le manipulent, eux, se conduisent plutôt en brigands. Même s'ils ne veulent pas délibérément certains résultats du système, ils en tirent assez de pouvoir de domination pour s'obstiner à le maintenir, et assez de privilèges pour en affecter quelques bribes à l'achat de protection de la part d'hommes occupant des postes d'influence dans la politique ou dans d'autres domaines.

 

            Folie des prix

 

            Quand on parle de prix, on ne parle pas de produits ni de services. Produits et services sont des réalités, des richesses, le fruit d'activités dans la vie économique. Mais les prix ne sont qu'un aspect financier du système économique; ils ne sont que des évaluations, des expressions chiffrées de valeurs réelles.

 

Le pain, les vêtements, les maisons, les moyens de transports, etc., sont des valeurs physiques. Leur production coûte du travail, des énergies, du temps. Si leur production, grâce au progrès, exige moins de temps, moins d'efforts, moins de travail, il est clair que leur coût réel est moins élevé. Or, que constate-t-on ? On constate que plus la production est aisée, rapide et abondante, plus le prix financier du produit est élevé.

 

            Cette hausse de prix est une folie. Pas une folie de production, bien au contraire, mais une folie de finance.

 

            Si vous n'êtes pas trop jeune, rappelez-vous combien vous payiez la pinte de lait, ou le pain de 24 onces, il y a, disons 30 ans. Et aujourd'hui ?

 

            Pour les services, c'est la même chose, car ceux qui les fournissent doivent payer de plus en plus cher pour les biens dont ils ont besoin pour vivre. Il y a trente ans, votre barbier pouvait vous raser pour 15 sous, vous faire les cheveux pour 25 sous. Aujourd'hui, c'est plus que quatre fois plus cher. Pourtant, la surface de votre visage ou de votre crâne n'est pas quatre fois plus grande, et l'opération ne prend pas quatre fois plus de temps. La faute du barbier ? Non pas. Pas plus que la cherté de tous les produits n'est la faute des producteurs, mais celle du système financier.

 

            Tout le monde sait bien que c'est la faute du système. Aussi, personne ne dit : le barbier a perdu de sa compétence. Ni : le lait du cultivateur, ou le pain du boulanger, a perdu de sa qualité. Mais tout le monde dit : l'argent a perdu de sa valeur.

C'est le système d'argent qui est détraqué. Il est fou : folie des prix. Qui entraîne évidemment la folie des taxes, car les taxes sont le prix demandé pour la production publique et pour les services publics.

 

            Folie de l'embauchage

 

            L'inventeur de la machine à coudre n'a certainement pas eu comme intention de fournir de l'occupation à plus de doigts pour confectionner ou racommoder des vêtements. L'inventeur du métier à tisser mécanique n'a certainement pas fait son invention pour embaucher plus de tisserands. Et ainsi pour toutes les inventions, comme pour tous les perfectionnements technologiques dans les moyens de production. Ce sont des progrès pour diminuer le labeur de l'homme. Et le progrès continue, toujours dans ce même but. Non pas pour occuper, mais pour libérer plus de bras; même pour s'en passer totalement, dans certaines productions complètement automatisées. Non pas, non plus, pour diminuer le volume de la production, mais bien plutôt pour une-production plus massive, capable de satisfaire les besoins de plus de consommateurs.

 

            Or, que constate-t-on ? Le système financier ne consent à distribuer du pouvoir d'achat qu'à ceux qui participent à la production, soit par leur travail soit par leurs investissements financiers.

           

            Donc, simultanément, moins besoin d'employés pour produire davantage pour plus de consommateurs, et quand même nécessité d'être employé pour avoir, le droit de consommer cette production plus abondante.

Folie du système, folie des règlements financiers du système. Folie acceptée et soutenue par les politiques de tous les gouvernements civilisés. Tous les pays sont sortis de la dernière guerre mondiale avec une capacité physique de production augmentée, et tous ont entendu leurs hommes d'État proclamer hautement leur consécration à la poursuite d'une politique de plein emploi.

 

            Folie de l'embauchage intégral. Folie procédant, non pas d'une production défectueuse, mais d'un système financier aussi inadapté à la production moderne qu'un dément est inadapté à la vie dans un milieu d'hommes sains. L'homme dément, on le place dans un hôpital. Le système financier dément, on s'incline devant ses exigences. C'est que la folie du système est une folie contagieuse et tyrannique. Politiques, économistes, sociologues, moralistes crient comme lui : De l'emploi, de l'emploi pour tout le monde; pas de salut, ni temporel ni éternel, sans l'emploi ! Vous devez gagner votre pain, ce qui veut dire gagner l'argent pour payer le prix financier du pain. Si vous ne le gagnez pas, quand bien même le pain viendrait tout seul, vous vivez au crochet des autres et vous perdez votre âme !

 

            Système fou, folie de l'embauchage. Folie dont les syndicats ouvriers sont les plus ardents défenseurs. Dites au monde du travail ce que proclament les créditistes: « Chacun de vous est né capitaliste, co-propriétaire, co-héritier, d'un immense capital communautaire, augmentant avec chaque invention, avec chaque progrès dans la capacité de production du pays ; chacun de vous, comme moi-même, comme chaque citoyen, employé ou non, chacun a donc, dès sa naissance, le droit à un dividende social, dividende attaché à ce capital communautaire et non pas lié à l'emploi ... » On vous répondra : Non, nous ne voulons pas entendre dire que nous sommes nés capitalistes; nous sommes nés pour être embauchés; nous ne voulons pas des dividendes, revenu d'hommes libres, mais seulement des salaires, argent de la servitude.

 

            N'est-ce pas que la folie du système est une folie contagieuse ? En un demi-siècle, dans notre Canada, elle a changé une population de producteurs-propriétaires, maîtres du sol ou d'industries locales, en une population d'embauchés, ensardinés dans des villes, sans responsabilité de décisions, machines de chair aussi dépersonnalisées que les machines d'acier, au service de quelques dirigeants d'usines mastodontes ou d'un Etat qui usurpe et centralise des fonctions qui ne sont pas les siennes.

 

            Folie du déboussolement

 

            Le déboussolement, la perte du nord, commence dans le système financier et contamine toutes les fonctions de l'économique et même de la politique. On ne sait plus distinguer entre fins et moyens. On ne sait plus reconnaître l'échelle des valeurs.

 

            Un système financier conçu, établi et maintenu par une société d'hommes intelligents et libres ne peut bien l'être que pour aider la mobilisation des moyens de production et pour faciliter une distribution adéquate des produits. C'est oublié. La perversion a prévalu. Aujourd'hui, ce n'est plus la capacité de produire des biens répondant à des besoins qui détermine le comportement du système financier; c'est, au contraire, le comportement du système financier qui détermine le degré d'utilisation des moyens de production et la mesure de consommation des biens produits.

 

Les besoins existent. La capacité de produire pour y répondre existe. Si l'argent est là, la production va se faire. Si l'argent n'est pas là, la capacité de production reste immobilisée.

 

            Les produits sont rendus sur le marché. Les besoins sont dans les maisons. Si l'argent est dans les maisons où sont les besoins, les produits vont entrer dans les maisons et satisfaire les besoins. Si l'argent n'est pas dans les maisons où sont les besoins, les produits restent sur les étagères et les besoins restent dans les maisons.

 

            Votre conseil municipal veut construire un trottoir ou paver une rue, parce que la population le demande, avec de bonnes raisons. Le trottoir, le pavage se font avec du sable, du béton, de l'asphalte, du travail. Matériaux et bras existent. Si le conseil municipal a l'argent, les travaux vont être exécutés; s'il n'en a pas, les travaux seront remis.

 

            La présence ou l'absence de l'argent, qui n'est pas une richesse, permet ou interdit la production de biens qui sont une richesse. La finance, qui devrait être la servante, a usurpé la fonction de maîtresse et impose des décisions.

 

            L'oubli des fins, la perversion des fins, a envahi toute la vie économique. L'argent, qui par essence n'est qu'un moyen, qu'un permis, est devenu la fin de tout. On ne considère plus une fonction économique en raison des biens qu'elle fournit pour répondre aux besoins humains, mais en raison de ce qu'on appelle sa rentabilité, c'est-à-dire en raison de l'argent qu'elle apporte. Si une manufacture produit de bonnes chaussures pour des pieds qui en ont besoin, mais ne rapporte pas assez d'argent pour couvrir ses frais financiers, elle doit disparaître. Si elle apporte bien de l'argent, même si le produit a moins de qualité que l'autre, elle va demeurer, elle va même s'agrandir.

 

            Quel est le véritable but de l'industrie ? C'est évidemment de fournir des produits. Et pourtant on vous dira que sa première qualification est de fournir de l'emploi. En soi, plus une industrie fournit de biens en réclamant moins de travail, moins de bras, moins d'heures d'ouvrage, plus elle est parfaite comme industrie. Or, on dénonce, on accuse toute industrie qui diminue son personnel employé tout en fournissant autant ou même plus de produits. On veut imposer à l'industrie une fonction qui ne lui appartient pas, une fin contraire à son perfectionnement, en même temps que contraire au bon sens.

 

            Argent-juge, argent-motif, argent-fin, argent-dieu. Et ce n'est pas seulement le gros financier qui court après l'argent, alors qu'il en a déjà pour bien des fois ses besoins. Cette poursuite de l'argent comme fin principale se rencontre chez presque tout le monde, du haut en bas du système. Soit un ouvrier qui travaille à la fabrication de matériaux de production, emploi très utile pour la société. Il y- fait un salaire bien convenable, qui lui permet d'élever normalement sa famille. Or, voici qu'il apprend qu'on demande des ouvriers pour une usine de munitions de guerre, ou pour la préparation d'un terrain de golf ou de course de chevaux, et qu'on y offre un salaire passablement plus gros que celui qu'il tire à fabriquer des matériaux de construction. Travail beaucoup moins utile, mais beaucoup plus payant : il va changer d'emploi.

 

            Déboussolé. Il a perdu le sens des valeurs. Il perd le nord.

 

            On pourrait en écrire long là-dessus. On est dans une civilisation qui évalue tout en fonction de l'argent. Les déboussolés sont nombreux. Il y en a des petits déboussolés qui restent petits, non pas parce qu'ils jugent sages de plafonner leurs besoins matériels, mais parce qu'ils ne peuvent pas réussir à grossir. Et il y a les gros déboussolés, qui ont réussi, qui sont riches à millions, et qui n'ont pas encore trouvé leur plafond. Ils vont continuer à couvrir le pays de leurs raffineries ou de leurs postes d'essence, de leurs supermarchés, de leurs usines, jusqu'à ce que, tout d'un coup, ils se trouvent, sans leurs millions, dans un autre monde, devant une porte, peut-être celle du Purgatoire, mais il y a bien à craindre que c'en soit une autre derrière laquelle Mammon accueille pour toujours ceux dont il a été le dieu sur la terre.

 

La liste des folies du système financier n'est pas épuisée, mais il faut se limiter. Tout de même, l'actualité ne nous permet pas de terminer sans dire quelques mots de la folie de l'or.

 

            La folie de l'or

 

            C'est qu'en effet, le personnage OR, qui a pris tant de place et fait tant de mal dans l'histoire, mais relégué dans une vie d'anachorète depuis une génération, vient de reprendre la vedette en ce début de printemps 1968. Vénéré par moins de monde depuis que les créditistes ont fait rire de lui, il réussit quand même à mettre en branle les hauts-parleurs à nouvelles mondiales qui donnent la priorité aux récits de meurtres, de vols, de viols, aux excentricités des carnavaleux et des hippies, aux mariages, divorces et remariages des étoiles de Hollywood, ou aux pets des politiciens en quête de publicité, au sensationnel plutôt qu'à l'information de poids.

 

L'or sorti de son bagne, n'est-ce pas sensationnel ? Agences de presse, grands quotidiens, radio, télévision, se sont mis à donner tous les jours, aux millions de lecteurs, auditeurs ou spectateurs de tous les continents, les bulletins de santé, ou de température, du vieux fossile : ruée sur le marché de l'or, à Londres, à Paris, en Suisse ... ; le cote de l'or monte en flèche; légère baisse de la cote de l'or; le prix de l'or se stabilise; la hausse de l'or reprend; Londres ferme la bourse de l'or; ré-ouverture de la bourse de l'or; Washington songe à libérer le dollar de sa base-or obligatoire de 25 pour cent; De Gaulle veut le rétablissement de l'étalon-or dans la monnaie internationale; il est suggéré de garder un certain pourcentage de la production d'or pour soutenir les systèmes monétaires en le maintenant au prix fixe de $35 l'once, et d'abandonner le reste aux fluctuations de prix du marché libre; etc., etc.

 

            L'or ci, l'or ça — tellement qu'une bonne vieille dame, un peu amusée par ces « palpitantes » nouvelles cueillies à Radio-journal, s'est exclamée avec une pointe de moquerie : « Hé ! L'or en arrache, de ce temps-ci ! »

 

            « L'or en arrache ! » — Il s'agit plutôt de toqués qui s'arrachent l'or. Car l'or a encore ses toqués. Et pourquoi donc ces toqués changent-ils les valeurs de leurs portefeuilles ou leurs épargnes en banque contre de l'or, en payant un prix plus élevé que celui des valeurs  monétaires dont ils se départissent ? Alors que, comme moyen de paiement, l'or n'a pas plus de pouvoir d'achat que l'argent d'autre métal ou de papier ?

 

            L'or est un métal. Métal précieux, si l'on veut, à cause de son brillant et de son incorruptibilité, quoique beaucoup moins utile que le fer, que l'acier. Sa valeur réelle est celle du métal qu'il est. Elle dépend de la valeur qu'on attribue aux articles fabriqués en or : bagues, chaînettes, bijoux, ponts dentaires, décorations en feuilles d'or, etc. Tout comme la valeur propre de tout autre métal dépend de la valeur attachée aux usages qui en sont faits.

 

            Supposez la terre couverte de monceaux d'or, mais complètement stérile en produits nécessaires à la vie. Que vaudrait tout cet or pour un homme affamé ? Une simple miche de pain ou une meule de fromage serait immensément plus appréciée.

 

            — Mais, est-ce que l'or n'a pas une valeur monétaire spéciale ? N'est-ce pas lui qui donne de la valeur aux autres espèces d'argent ? — Allons donc ! La valeur de l'argent, quelle que soit sa nature ou sa forme — rondelles de métal en aluminium, en nickel ou en argent blanc, rectangles de papier reconnus comme monnaie légale, ou simples chiffres inscrits au crédit d'épargnants ou d'emprunteurs dans un livre de banque — tout argent a la valeur de ce qu'il peut obtenir de produits ou de services en le présentant comme moyen de paiement.

            — Mais la base-or de l'argent étant de 25 pour cent, cela veut dire qu'une once d'or de $35 permet d'émettre de l'argent de papier pour quatre fois $35, donc pour $140. Alors, est-ce que l'argent en or ne vaut pas quatre fois l'argent de papier ?

            — Raisonnement fallacieux. Faites l'expérience. Allez au magasin avec $140 en papier-monnaie, vous obtiendrez des produits pour la valeur de $140. Et allez au magasin avec $35 en or, vous obtiendrez seulement $35 de produits. Ou bien encore, que préférez-vous pour faire vos achats : $35 en or ou $140 en argent de papier ? Ou bien encore : aimeriez-vous entendre votre banquier vous dire : « Je vais diminuer votre compte de $140, et en échange, je vais mettre $35 en or dans votre coffret » ?

 

            Depuis 1914, avez-vous vu bien des pièces d'or circuler dans le pays ? Et pourtant, le commerce a continué de marcher.

 

            On a longtemps ensorcelé les esprits avec le supposé supérieur pouvoir d'achat attribué à l'or. Les guerres causent bien du mal, mais au moins elles ont comme effet de sortir les esprits du mythe et de les amener au sens des réalités. Elles forcent vite les pays en guerre à mettre de côté ce que Roosevelt qualifia avec raison de « non-sens financier ».

 

            A peine la guerre de 1914-18 fut-elle commencée que le mythe de l'or fut expédié aux oubliettes. Ni l'Angleterre ni la France, pas plus que l'Allemagne ou l'Autriche, n'envoyèrent leurs citoyens extraire de l'or pour pouvoir financer la guerre. Au contraire, l'Angleterre, dont la capitale, Londres, était alors la capitale mondiale de la finance, décréta brutalement la fin de l'étalon-or, interdit la circulation des pièces en or, fit imprimer des livres sterling en papier, leur donnant cours forcé pour remplacer les souverains en or.

 

    Alors pourquoi tout ce chahut récent autour de l'or ?

 

            —Pour accentuer la panique déjà commencée par la dévaluation de la livre sterling décrétée par le gouvernement de Londres. Pour l'accentuer encore, on lança des rumeurs de dévaluation prochaine du dollar américain. Et De Gaulle se mit à réclamer le rétablissement de l'or dans la monnaie internationale.

 

            Le système détraqué faisait des siennes, menaçant de détraquer toute l'économie et conditionnant les esprits pour accepter des mesures dites d'austérité. Ni le dollar américain ni le dollar canadien n'ont encore été dévalués, mais on a réussi à faire croire aux citoyens de ces deux pays qu'ils doivent accepter, comme les Anglais, des mesures d'austérité, en commençant par des hausses de taxes.

 

            « Les temps sont devenus difficiles, nous dit-on : une période de vaches maigres est en train de remplacer la période de vaches grasses. Les Canadiens ont vécu au delà de leurs moyens, ils doivent maintenant se serrer la ceinture ... » Qui n'a entendu ou lu ces balivernes et d'autres du même ton ?

 

            Comment les Canadiens pouvaient-ils vivre au delà de leurs moyens ? Ils n'ont pas pu consommer ce qui n'était pas produit et offert : les moyens étaient donc là. Et qu'est-ce qui a changé les vaches grasses en vaches maigres ? Qu'y a-t-il donc de moins dans le pays que les années dernières ? Quelles ressources naturelles ont donc été englouties ? Quels moyens de production ont donc disparu ?

 

            On nous crie : investissez, afin de hausser les moyens de production. Or, on rend l'argent plus difficile à obtenir; au lieu de 4 ou 5 pour cent d'intérêt à payer pour en avoir, on vous le conditionne à 7, 71/2 pour cent. Comment placer plus d'argent quand on nous force à en avoir moins ?           

 

            On nous prêche l'austérité, en même temps qu'on, nous dit de produire davantage. En d'autres termes : Produisez plus et consommez moins. Pourquoi alors produire plus ? Veut-on activer la production pour augmenter l'emploi et diminuer le chômage ? Mais si on doit quand même consommer moins, la production va rester là, des employés devront être mis à pied, et le chômage augmentera.

 

            On n'en est pas à une contradiction près. Faut-il en être surpris quand toute la vie économique est à la merci d'un système financier malade, et que cette maladie est la folie, une folie chronique, une folie incurable, ou que les régisseurs du fou ne veulent pas guérir ?

 

            S'il n'y avait que le fou, on pourrait peut-être se défaire de lui, l'interner, lui enlever sa charge et la confier à un remplaçant, disons le Crédit Social. Mais il y a justement les régisseurs du fou, et eux sont des brigands, brigands puissants, bien protégés par leur puissance même ou par la trahison de ceux qui devraient en libérer la société. C'est de ces brigands qu'il sera question dans un prochain article.

Louis Even