Socialisme, non… Crédit Social, oui

 

 

C'est le recensement. Un jeune homme se présente au numéro 4885, rue Chabot, Montréal. Avec son questionnaire.

 

Mais la personne qui le reçoit est Madame Gilberte Côté-Mercier, et elle se permet de poser, elle aussi, quelques questions :

 

—Vous êtes un étudiant, peut-être ?

 

—Oui, madame.

 

—A l'Université de Montréal ?

 

—Pardon, j'étudie actuellement au Mont St-Louis.

 

—Ah ! oui, chez les Frères des Ecoles Chrétiennes. Comme cela, vous n'êtes pas communiste ?

 

Ho! non, madame. Je suis socialiste.

 

—Socialiste ?

 

—Mais oui, madame. Le régime actuel n'est pas bon. Et si on ne veut pas du communisme, il faut bien prendre le socialisme.

 

—Connaissez-vous le Crédit Social ?

 

—Non, madame.

 

—On ne vous l'a pas enseigné au collège ? —Non madame.

*   *   *

Et voilà comment un jeune homme qui s'apprête à faire son chemin dans la vie, avec probablement l'idéal d'être de l'élite, ne connaît pas d'autre issue aux vices du capitalisme que le socialisme ou le communisme, la dictature bureaucratique ou la dictature d'Etat absolue. Dans les deux cas, la nationalisation, l'étatisation des moyens de production, à commencer par telles et telles industries, pour s'arrêter où ?

 

Dans les deux cas, le collectivisme. En y allant par degrés dans le cas du socialisme, plus brusquement quand c'est le communisme. Avec la prise du pouvoir par une élection, selon le parti socialiste. Avec la prise du pouvoir par une révolution et sa conservation par la contrainte et la force policière, dans le cas du communisme.

 

Au fond, quel socialisme au juste envisageait le jeune homme ? Lui-même serait probablement bien en peine de le définir, car le socialisme politique est fluide, mitigeant ou accentuant ses programmes selon les circonstances, selon le degré de réceptivité de la population, selon les exigences de l'opportunisme politique. Il semble y avoir un socialisme d'approche, prêt, une fois au pouvoir, à devenir un socialisme plus prononcé, allant par doses jusqu'à l'étatisme complet comme en pays totalitaires. Aussi vite que peuvent s'user les résistances.

 

Dans notre pays, au moins au Canada français, la prédication ouverte du communisme serait mal reçue. Mais on ne se gêne pas, — même, et peut-être surtout, parmi les intellectuels et dans les rangs des chefs ouvriers, — on ne se gêne pas pour mousser la cause du socialisme, pour créer au socialisme une bonne réputation.

 

Mais le régime actuel ne donne pas satisfaction. Puisque l'entreprise privée a fait faillite, il faut bien nationaliser disent les socialisants.

 

—Vous dites que l'entreprise privée a fait faillite ? Où "donc a-t-elle fait faillite ? Où s'est-elle montrée incapable de fournir les produits qu'on lui demande ? Est-ce l'entremise agricole privée qui laisse à, désirer ? Manque-t-on de produits agricoles au pays ? Ou bien, est-ce la production de vêtements, de chaussures, de meubles, etc., qui fait défaut ? Seraient-ce les 'entreprises de transport ? Ou celles de construction ? Où quoi encore, et où donc ?

 

—Non, les produits et les services offerts ne manquent pas. Mais ils coûtent trop cher.

 

—Vous avez raison de trouver le prix trop élevé. Mais il faut en chercher la raison, la vraie raison. Et ce n'est certainement pas en étatisant les entreprises que vous ferez baisser les prix. Les expériences déjà faites sont là pour enlever cette illusion.

 

Nous avons un réseau nationalisé de chemins de fer : le Canadien National. Est-ce que ça vous coûte moins cher de voyager sur ses trains que sur les trains du Canadien Pacifique, qui est une entreprise privée ? Et ça vous coûterait même plus cher par le Canadien National si l'on ne nous faisait pas payer par des taxes, chaque année, les déficits de ce réseau.

 

Dans Québec, on a longtemps réclamé la nationalisation de l'électricité : on trouvait le kilowatt trop cher. Depuis qu'on a l'Hydro-Québec, est-ce que le courant électrique coûte moins cher ? Demandez aux Montréalais si leurs factures sont plus basses depuis qu'elles leur viennent de l'Hydro-Québec au lieu de la Montreal.Light, Heat and Power ?

 

A Montréal, on a municipalisé le transport en commun pour la même raison. Comparez le prix des «billets d'autobus d'aujourd'hui avec le prix qu'on payait à la Compagnie de Tramways ? Le billet qui vous coûtait 8 sous un tiers vous coûte aujourd'hui 15 sous!

 

On a nationalisé l'hospitalisation au Canada. Dans la province de Québec, il y a "seulement quelques mois que l'assurance-hospitalisation est établie, et déjà le premier ministre se plaint que les hôpitaux coûtent 32 millions de plus. Le gouvernement paie à la place des individus, il est vrai, mais il paie avec l'argent collecté de la population, et le prix est plus élevé.

 

Dans les pays qui ont étatisé des industries, comme en Angleterre pour les mines de charbon sous un gouvernement travailliste, les résultats ont été les mêmes : moins de rendement et plus gros prix.

 

—Mais l'entreprise privée a fait défaut en ne fournissant pas de l'emploi à tout le monde.

 

—Voyons donc : quel est le but de l'industrie ? Est-ce de fournir- du travail ou de fournir des produits ? L'agriculteur laboure-t-il pour se donner de l'ouvrage ou bien pour avoir des produits ? Si vous vous construisez une maison, le faites-vous pour vous donner du travail, ou bien pour avoir une maison ?

 

Si l'entreprise privée remplit les magasins aussi vite, et même plus vite que vous les videz, elle fait sa besogne. Elle l’a fait d'autant mieux qu'elle vous dérange moins, qu'elle vous laisse plus libres d'occuper votre temps à votre goût.

 

Oui, mais quand on n'a pas d'emploi, on n'a pas d'argent; et quand on n'a pas d'argent, on ne peut pas obtenir les produits. Et si l'an a mains d'argent qu'il y en a dans les prix, on est obligé de se priver sur les produits.

 

—Là, vous touchez la question capitale. C'est l'argent, et non pas la production, qui est en défaut. Or, la production sort de l'entreprise, privée ou non. L'argent, lui, peut passer par l'entreprise, mais il sort du système financier.

 

L'argent passe par l'entreprise, privée ou non, pour distribuer des salaires, du pouvoir d'achat. Et il passe aussi par l'entreprise, privée ou non, pour former des prix. Or, la comptabilité des prix de revient, inhérente au système, met toujours plus de montant dans les prix que dans le pouvoir d’achat, en, cours de production. C'est inévitable ; et s'il n'y a pas un correctif appliqué, quelque part, le pouvoir d'achat global ne peut pas liquider le total des prix.

 

C'est ce correctif qu'il faut réclamer, au lieu de l'étatisation qui ne changerait rien, dans le rapport entre les prix et le pouvoir d'achat ce correctif-là, le Crédit Social le propose par son mécanisme du prix ajusté et compensé. Abaisser l'ensemble des prix au niveau de l'ensemble du pouvoir d'achat, par un escompte général accordé à l'acheteur sur le prix, de détail, cet escompte étant compensé au vendeur par un organisme monétaire établi à cette fin.

 

Il y a aussi un autre défaut dans le système qui lie le pouvoir d'achat à l'embauchage. L'industrie, privée ou non, ne distribue pas de pouvoir d'achat à tout le monde. Elle n'en distribue qu'à ceux qu'elle emploie ; ce qui veut dire, avec le progrès, à moins de monde par rapport au volume 'grossissant de la production due au progrès. Pourtant, tout le monde a besoin d'argent pour obtenir les produits. C'est pourquoi, dans un monde de progrès qui diminue le besoin d'emploi, il faut une autre source que les salaires pour fournir du pouvoir d'achat. Le Crédit Social y pourvoit en proposant la distribution d'un dividende périodique à chaque citoyen. Dividende qui augmenterait à mesure que la production augmente sans augmenter l'emploi.

 

L'étatisation, le socialisme, le communisme, ne font rien de tout cela. Ils ne font que soumettre les hommes à des plans d'Etat. Ils changent le statut d'homme en un statut d'animal domestique, attelé et nourri par l'Etat.

 

*   *   *

Ce qu'il faut changer, ce qu'il faut accommoder, c'est donc le système financier, plus exactement le système qui fournit l'argent à la vie économique. C'est lui qu'il faut mettre au service des consommateurs, pour que les consommateurs commandent eux-mêmes à la production les choses dont ils ont besoin. Et c'est lui encore, le système d'argent, qu'il faut mettre au service des producteurs, pour que les producteurs puissent, sans entraves financières, fournir aux consommateurs les choses qu'ils choisissent par leurs achats.

 

Ni socialisme, ni communisme, mais Crédit Social.

 

Dans une brochure publiée en 1936, intitulée -"Crédit Social et Catholicisme", l'auteur (le R. P. Georges-Henri Lévesque, 0.P.) terminait par cette phrase:           

 

"Si vous ne voulez ni du socialisme ni du communisme, opposez-leur le Crédit Social ; il met entre vos mains une arme terrible contre ces ennemis."

 

Non pas que cette arme suffise pour vaincre le communisme. Il y faut bien autre chose encore. Mais bien des esprits, mécontents et à juste titre des conditions économiques actuelles, se tournent vers les théories du socialisme ou même du communisme. Le Crédit Social leur montrerait une autre issue.

 

C'est aussi la situation financière désespérée d'un grand nombre de personnes et de familles qui pousse celles-ci à se tourner vers l'Etat, et qui détermine l'Etat, à introduire des mesures de plus en plus socialisantes. La rectification de, cette situation financière pour tous, au moins jusqu'au niveau des besoins normaux de l'individu, permettrait aux personnes et aux familles de voir elles-mêmes à leurs affaires, et à l'Etat de demeurer dans ses fonctions propres.

 

Et c'est encore l'incapacité financière des groupements inférieurs, des municipalités et autres gouvernements locaux, qui' les paralyse et qui pousse de plus en plus à la centralisation des pouvoirs, à l'augmentation de la distance entre le peuple et ceux qui doivent voir à ses affaires publiques.

 

*   *   *

 

Voilà des choses que devraient comprendre ceux qui aspirent à devenir l'élite de demain. Ils sont trop portés aujourd'hui à accepter la vision d'un monde socialiste, dans lequel ils comptent, sur leur préparation intellectuelle pour être ceux qui dirigeront, ceux qui feront les plans, ceux qui décideront du mode de vie des autres. C'est peut-être là une des raisons pour lesquelles tant d'intellectuels (ou intellectueux) lèvent le nez sur le Crédit Social qui permettrait au citoyen ordinaire de garder sa liberté et son indépendance.

 

Qu'attend-on donc pour étudier et présenter la doctrine du Crédit Social dans nos écoles, dans nos collèges, dans nos universités ? On y préparerait mieux les diplômés à être demain les grands serviteurs du peuple, d'un peuple libre, plutôt que les exploiteurs d'un peuple asservi aux puissances d'argent.

 

LOUIS EVEN