Les révolutionnaires en veston

 

Fernand Daoust, Louis Laberge, Marcel Pépin, René Lévesque, Mathias Rioux, etc.

 

 

            Déclaration déplacée

 

            Moins d'un mois après l'assassinat de Pierre Laporte, alors que les assassins étaient encore au large et que les ravisseurs du 'diplomate britannique Richard Cross détenaient encore leur otage, des gens, oubliant un peu de leur panique, grâce à des forces policières accrues et appuyées par l'armée, commençaient à rendre publiquement des hommages au FLQ, au moins à ses objectifs.

 

            Ce ne fut pas un mince réconfort pour ces hors-la-loi de lire, dans les journaux du 12 novembre, que 19 prêtres et curés du comté fédéral de Matane se disaient d'accord avec le contenu du manifeste des révolutionnaires felquistes, lu par Radio-Canada le 8 octobre, sans pour cela être d'accord avec leurs méthodes de violence, précisaient-ils.

 

            Et quelques jours plus tard, le supérieur ecclésiastique de ces prêtres matapédiens, l'archevêque de Rimouski, disait appuyer cent pour cent cette déclaration — du moins à la manière dont les journaux rapportaient la chose.

 

            Puis, c'est le conseil presbytéral de Québec, dont les membres pour les deux tiers élus par les prêtres de ce diocèse, qui appuie à son tour le contenu du manifeste FLQ, sans les méthodes felquistes, et aussi sans prétendre parler au nom de l'autorité diocésaine, ni même au nom des 1,600 prêtres qu'ils représentent mais qu'ils n'ont pas consultés.

 

            Avec toutes les réticences concernant la violence, l'approbation du contenu, provenant de pareils milieux ecclésiastiques, demeure pour les Felquistes un puissant encouragement qu'ils sauront exploiter, soit sous leur appellation actuelle de FLQ déclarée illégale, soit sous une autre étiquette moins compromise.        

 

            La déclaration de ces ecclésiastiques, telle que rapportée, est pour le moins déplacée. Elle voudrait dire que ces pasteurs accepteraient la révolution marxiste, communiste, si elle était propagée et instaurée autrement que par la violence. Comme si le résultat final n'était pas le même dans les deux cas.

 

            La révolution, le remplacement de l'ordre établi par un régime marxiste au Québec, c'est bien cela, en effet, que poursuivent les Felquistes — ils l'ont déclaré ouvertement depuis plus de cinq années. Même si ce n'est pas dit aussi clairement dans un manifeste  préparé expressément pour des fins de négociation, il faut être naïf, après cinquante années de constatations contraires, pour croire que les communistes gardent aux mots et aux phrases le même sens que nous, ou qu'ils donneront demain à une de leurs déclarations le même sens qu'eux-mêmes lui donnent aujourd'hui. Allez voir ce qu'ils entendent par paix », quand ils fomentent des troubles partout ; ou comment ils peuvent appeler république populaire, démocratie populaire, un régime politique dans lequel le pouvoir est exercé par le soviet suprême d'un parti unique qui comprend à peine 4 pour cent de la population.

 

 

 

 

            D'antres que les curés

 

            Les curés de la Matapédia ne furent d'ailleurs pas les seuls, ni les premiers, à manifester leur appui au contenu du manifeste FLQ.

 

 

Dès le 14 octobre, donc deux jours avant la mise en vigueur de la loi des mesures de guerre, l'exécutif du Conseil des Syndicats Nationaux de Montréal disait dans un communiqué livré à la presse :

 

« Le Comité exécutif du. Conseil des Syndicats Nationaux de Montréal appuie sans équivoque les objectifs du manifeste du FLQ lu sur les ondes de. Radio-Canada jeudi dernier, le 8 octobre 1970 ».

 

            Notez : ce corps d'officiers de la CSN appuie les objectifs, et les appuie sans équivoque.

C'est du beau ! Felquistes, applaudissez ceux qui vous appuient avec tant de ferveur, et que cela vous réconforte dans la situation - de traqués où vos méthodes moins acceptées vous ont placés.

 

            Cette déclaration d'appui sans équivoque aurait de quoi surprendre, mais moins quand elle émane de cette boîte syndicale. C'est dans la ligne des reniements de la CSN. ta CSN, anciennement « Confédération Catholique ». Il y a quelques années, la confédération s'est délestée de l'adjectif « catholique », qu'elle avait adopté en naissant;' pour protester contre la neutralité des unions ouvrières internationales qu'elle cherchait à remplacer. Elle est devenue aussi neutre que les internationales. Et actuellement, la CSN s'attache à une revision de sa déclaration de principes pour en faire disparaître « toute allusion à des principes chrétiens ». Elle ne veut plus, déclare son président, enraciner son idéologie ailleurs que « dans une réflexion sur l'homme ».

 

            Sur l'homme seulement. Sur l'homme sans Dieu — comme le communisme. Oh ! pas de communisme avec des bombes, non, ce n'est pas nécessaire et ça prend mal. C'est bien plus habile de les bannir, les bombes, les enlèvements de personnes, les violences physiques, pour faire accepter une révolution marxiste même par des curés, même par des évêques, comme ça se voit plus ouvertement encore dans d'autres pays catholiques.

           

            Révolutionnaires en veston

 

            C'est qu'il y a, en effet, au moins deux sortes de révolutionnaires : les révolutionnaires à violence et les révolutionnaires en veston. Les premiers font peur et, quand ils poussent trop fort, on prend des mesures contre eux, la police et au besoin l'armée. Mais les révolutionnaires en veston, tout en poursuivant une fin similaire, prennent des moyens moins révoltants, physiquement parlant.

 

            Les révolutionnaires en veston laissent les camarades du banditisme faire la casse et risquer des coups ou de l'emprisonnement, pendant qu'eux, les « vestons », tirent douillettement profit de la réaction même soulevée pal les explosions de bombes, les enlèvements de personnes ou les assassinats. Ils pointeront du doigt : « Voyez-vous où mènent les conditions d'injustices et de misères ; c'est de l'injustice que naît la violence : la révolte gronde partout contre l'ordre établi, il est grand temps de faire des changements ! » Et ils poussent leur propre médecine, ils offrent leurs services : qu'on leur en donne la chance, qu'on leur confie les rennes, et l'on verra l'atmosphère s'éclaircir, le soleil_ luire pour tous dans une vie sociale minutée et réglée comme une horloge parfaite ! Eux sont des experts en humanité, des technocrates sociaux en puissance !

 

            Que, par exemple, le gouvernement élu de Québec s'efface doucement, non pas pour céder la place aux dynamitards, mais pour confier les postes de décisions, à une, équipe d'esprits éclairés, influents et ouverts aux aspirations du jour, tels René Lévesque du PQ, Claude Ryan du Devoir, Jacques Parizeau et Claude Laurin du groupe Lévesque, Louis Laberge de le centrale ouvriège FTQ, Marcel Pépin de la centrale syndicale CSN, Jean-Marc Rioux de l'Alliance des Professeurs de Montréal, Yvon Charbonneau de la- CEQ, Jean-Marc Kirouac de l'UCC, Alfred Rouleau de l'Assurance-Vie — sorte de gouvernement fantôme prêt à mettre patriotiquement la main au gouvernail : ces esprits « progressistes » sauront bien traiter avec les révolutionnaires de la violente, les adoucir, leur passer un veston, délivrer leurs otages, puis licencier la gendarmerie fédérale importée, renvoyer l'armée à ses quartiers, et faire toute la machine économique' et sociale fonctionner à la manette et au pas !

 

            Efficacité

 

            A tout prendre, la méthode des révolutionnaires en veston, sans avoir l'air de rien précipiter, progresse plus efficacement que celle des pressés de la violence. Dans nos pays occidentaux, il n'y a pas eu de grand coup d'Etat' communiste' depuis celui de Prague qui mit la Tchécoslovaquie sous la botte de Moscou en 1940. Mais le marxisme, le communisme a gagné des millions d'esprits chez nous et dans les autres pays dits libres, bien mieux qu'il ne l'aurait pu faire par la violence. Et s'il continue son envahissement des esprits, des journaux, des tribunes de la radio et de la télévision, des chaires d'universités, des centrales scolaires, des syndicats ouvriers, d'institutions de toutes sortes, même ecclésiastiques, c'est comme naturellement que nos pays occidentaux se feront graduellement, mais inexorablement, emmaillés dans un réseau communiste d'où l'on ne pourra se déprendre.

 

            On se proclamera encore en démocratie, mais une démocratie de citoyens numérotés, catalogués, classés, embauchés, déposés, recyclés, standardisés, mesurés, cadencés, engrenés, et — pourquoi pas ? — doucement euthanasiés et incinérés à mesure qu'ils ne seront plus d'aucune utilité pour les technocrates du rende- -ment national ou international.

 

            Exemple : au Chili

 

            Il n'y a pas eu besoin de recours à la violence physique pour mettre, cette année, un gouvernement communiste à la tête du Chili catholique. Il y a été placé par une élection dans la légalité, par une population préparée à cette fin et avec l'appui des plus hautes autorités ecclésiastiques du pays.

 

            Le Pape Pie XI a bien écrit lue « le communisme est intrinsèquement pervers » et qu'on « ne peut admettre sur aucun terrain la collaboration avec le communisme ». Et le Pape Pie XII défendait expressément aux  catholiques italiens de voter pour des candidats communistes. Mais au Chili, le Cardinal Silva Henriquez, archevêque de Santiago, déclarait l'été dernier (1970) que les catholiques du Chili étaient parfaitement libres de voter pour un communiste à l'élection, présidentielle de septembre. Et ils. le firent. La population catholique du Chili porta au pouvoir, comme président, le communiste Allende, quoique avec une très petite majorité.

             

            Allende ne fait aucun mystère de ses attaches. Il se déclare lui-même communiste, athée et franc-maçon. Or, le lendemain de son investiture à la présidence par la ratification constitutionnelle de son élection, le premier personnage à lui offrir ses félicitations fut le cardinal Henriquez. Le cardinal poussa même la complaisance, ou sa satisfaction personnelle intime, jusqu'à faire chanter dans sa cathédrale un Te Deum solennel d'action de grâces. Et-à cette occasion, il félicita publiquement Allende d'avoir bien voulu assister à la cérémonie, bien qu'il se fiche éperdument de prières ou d'actions de grâces au Seigneur, puisque pour lui ce Seigneur n'existe pas.

 

            Notons qu'au cours des dernières années, le clergé chilien en grande partie est passé du communisme rose au communiste rouge vermillon. Notons aussi que le -président des sept années précédentes, Frei, du parti appelé « Démocratie chrétienne », par ses sourires et ses concessions aux communistes, avait bien préparé la voie à l'accès du communisme au pouvoir. Quiconque se permet de marcher un bout avec le communisme se trouve vite forcé à le suivre jusqu'au bout de la route. Pie XI- savait ce qu'il disait. Le cardinal de Santiago, lui, est un naïf ou un complice, ou un lâche qui se laisse aller au gré du vent du jour.

 

            On aura tout vu. Comme on voit des masses catholiques, même en notre pays, s'extasier devant les gestes et les discours de l'archevêque brésilien de Recife, Helder Camara, l'acclamant comme un saint et un croisé pour la cause des pauvres. Il peut être attaché aux pauvres, mais il a d'autres accointances plutôt étranges. De sa bouche, il prêche bien aujourd'hui la révolution pacifique, mais il laisse l'abbé Comblin, professeur de son séminaire,' prêcher la révolution par la force ; et Camara lui-même place aux premiers rangs de ses héros deux avant-gardistes de la rébellion armée : l'un est le fameux Che Guevera, Cubain castriste, technicien de la guérilla, tué dans un affrontement de guérilleros avec l'armée régulière de la Bolivie, qui n'était même pas sa patrie. L'autre est le prêtre Camillo Torres qui, délaissant son sacerdoce pour s'enrôler avec les révolutionnaires de son pays, la Colombie, est tombé lui aussi, les armes à la main, dans une rencontre d'un commando de guérilleros dont il faisait partie,, avec l'armée régulière de la Colombie.

 

            Mais à quoi ne peut-on pas s'attendre depuis que, sous le vent « progressiste » qui veut se faire passer pour un vent de Saint-Esprit, avec des théologiens nouvelle vague qui remettent tout en question, -et avec la démocratisation dans l'Église pour dominer le magistère, le culte de l'homme et du monde tend de plus en plus à prendre, la priorité sur le culte de Dieu ?

 

            Le Chili est en Amérique du Sud, pays en voie de développement. Mais, même en des pays évolués et excellemment outillés, comme les États-Unis et comme notre Canada, il ne manque pas non plus de ces ministres du culte, de diverses confessions, même de l'Église catholique, pour chercher dans des plate-formes -socialistes, marxistes, communistes (c'est tout-un), des formules pour remédier à des conditions économiques condamnables.

 

            Situations misérables

 

            C'est l'existence de situations intenables faites aux 60,000 citoyens de 25 paroisses de la Matapédia qui a décidé les curés et prêtres de cette région à, prendre position. Et c'est sous le climat de leur irritation devant l'incurie ou les interminables délais du gouvernement qu'est venue la déclaration relative au manifeste FLQ.

 

            On n'a certainement pas le droit de rester insensible' devant des conditions de vie inacceptables et, depuis son premier, numéro il y a 31 ans, Vers Demain n'a jamais cessé de stigmatiser la tolérance de ces injustices dont des familles, en cette région et en plusieurs autres points du Canada, souffrent injustifiablement.

 

            Mais il faut ou bien mal connaître-la cause fondamentale de ces pauvretés dans un pays d'abondance, ou bien ignorer le sort fait aux pays sous joug communiste, pour se permettre un jugement sympathique, si faiblement approbateur soit-il, aux discours ou écrits d'un groupe organisé dont les vues révolutionnaires et socialistes sont bien connues.

 

            D'ailleurs, même si ces bras pasteurs de la Matapédia n'ont pas eu le temps ou le goût de rechercher des causes et des remèdes à une situation dont ils déplorent à bon droit le fait actuel, ils ont sûrement une connaissance suffisante de l'histoire de la Nouvelle-France pour se garder de donner dans des ornières socialistes.

 

            Le Canada s'est établi et développé merveilleusement sans avoir besoin de théories communistes. Il a passé de la forêt vierge ou de plaines nues à la culture, à l'industrie, au commerce, à un rang des plus élevés dans la production mondiale, sans avoir besoin d'une économie socialiste.

 

            Les descendants des fondateurs, les Canadiens français, par exemple, issus des 60,000 colons coupés de leur mère patrie, le France, après la défaite de 1760, se sont multipliés, ont élevés des familles de 8, 10, 12 enfants et plus, sans mourir de faim, dans des maisons confortables, sans avoir à travailler le dimanche ou les jours de fêtes, ni la nuit, alors qu'ils n'avaient point la machinerie perfectionnée d'aujourd'hui pour aider le travail de leurs bras. Ils ont bâti, en une dizaine seulement de générations, un Canada envié par bien des nations, et sans avoir eu à courir fiévreusement chaque jour (ou chaque nuit) entre une maison taxée et une usine asservissante.

 

            Les descendants des fondateurs ont fait cette réussite dans une économie d'initiative personnelle, d'entreprise libre et de propriété privée, donc dans un système capitaliste, sans avoir besoin du gouvernement à tous les coins, ni d'allocations sociales prenant aux uns pour donner à d'autres.

 

            A qui fera-t-on croire qu'avec des moyens de production plus rapides et moins épuisants, leurs descendants d'aujourd'hui aient besoin de socialisme ou de communisme, d'une nuée de fonctionnaires, des pompes aspirantes et foulantes du gouvernement, pour faire vivre convenablement les familles généralement beaucoup moins chargées d'enfants de nos jours ?

 

            Ces simples constatations devraient déjà porter à conclure, non pas qu'il faut introduire du socialisme, mais qu'on a empoisonné une économie de réalités en y greffant quelque chose_ qui est contraire au réel. Des obstacles ont été posés entre les biens plus abondants que jamais et les familles qui en ont besoin. C'est ce quelque chose-là qu'il faut dénoncer, ce quelque chose qui n'est pas du capitalisme vrai et qui, au lieu de lui être utile, le vicie. Nous en parlerons un peu plus loin. Mais auparavant, poussons encore quelques réflexions.

 

            Riches et pauvres

 

            Il ne manque pas de personnes qui, même ayant fait des études et devant donc être renseignées, soutiendront qu'il faut bien enlever aux riches qui ont plus qu'il leur faut, pour donner aux pauvres qui n'ont pas assez. Les pauvres, pensent-ils, seraient moins pauvres si lès riches étaient moins gavés.

 

            Mais peut-on vraiment soutenir que s'il y a des pauvres, c'est parce qu'il y a des riches ? C'est là un slogan socialiste qui tient mal debout ---qui ne tient pas du tout dans des pays producteurs comme le nôtre, où les riches n'épuisent aucunement toute la production, réalisée, encore moins la production qui attend pour surgir que les produits déjà offerts soient en route vers ceux qui en ont besoin.

 

            Le flot de produits répondant à des besoins normaux continue au rythme où ils atteignent les besoins. Si les besoins totaux augmentent, la production totale augmente, pourvu que les produits atteignent vraiment les besoins accrus.

 

            Si avides, si insatiables soient les riches — jusqu'à en perdre le bon sens ici-bas et même leur âme pour l'éternité — ils ne mangent tout de même pas tous les produits alimentaires du pays, ils n'en accaparent pas tous les vêtements dans leurs garde-robes, ils n'en épuisent pas tous les matériaux de construction. Il resta beaucoup de toutes ces choses, et d'autres, pour fournir un niveau de vie convenable à toutes et chacune des familles et des personnes du pays. II est archifaux de dire que- c'est le gros panier du riche qui fait le petit panier du pauvre. Demandez à l'épicier dû coin si, après avoir servi le riche, il-est à court de produits pour servir le pauvre.

 

            -C'est bien vrai, dira-t-on, tant qu'il est question de la présence des produits, mais comment les familles peuvent-elles obtenir ce qu'il leur faut de ces produits qui sont Mien là, quand elles n'ont pas assez d'argent pour les payer ?

 

            — Voilà. C'est un problème d'argent, et non pas un problème de choses, de réalités. Et c'est au système d'argent et non pas au système de production qu'il faut s'en prendre.

Il faut savoir faire la différence entre le système capitaliste qui produit, transporte et livre très efficacement, et le système d'argent qui est en désaccord avec ce magnifique système de production et de livraison. Tout est là.

 

            Nationalisations

 

            Il y a des communisants en veston — genre René Lévesque — qui prônent les nationalisations pour rendre le système économique serviteur de tout le monde. Ils ne disent pas qu'ils veulent le communisme, ça prendrait mal, mais seulement la nationalisation des moyens de production. Avec l'État seul propriétaire, tous les, citoyens seraient bénéficiaires égaux, prétendent-ils.

 

            Si c'était vrai, vu que c'est dans les pays communistes que les nationalisations sont le plus poussées, c'est dans- ces pays que la vie économique serait plus satisfaisante et les citoyens plus contents— Ce qui ne paraît guère quand on voit les gouvernements communistes ériger des murs garnis de barbelés et des Miradors munis de mitrailleuses, employer des garde-frontières et des chiens policiers, pour empêcher les citoyens de sortir de leur pays et, de chercher asile dans les pays à régime capitaliste.

 

            Encore une fois, il existe certainement des situations inadmissibles dans nos pays capitalistes. Mais pour les corriger, il faut situer la cause et soigner là où est le mal, et par des moyens appropriés.

 

            Que penser d'un malade qui, souffrant du choléra, demanderait à son médecin de lui inoculer la peste pour le délivrer du choléra ? Ils font pire que cela, ceux qui, déplorant des conditions économiques véritablement intolérables dans nos pays libres, cherchent la guérison dans l'instauration d'un régime communiste. Cela équivaut à vouloir se débarrasser d'une maladie parfaitement traitable en la remplaçant par une maladie mortelle.

 

            C'est, en effet, non pas du capitalisme, mais du communisme, que Pie XI a bien justement dit qu'il est essentiellement pervers. Pervers dans son essence même : donc, comme le démon, rien de bon, rien même de neutre à en attendre.

 

            Quant au capitalisme, non seulement il n'est pas intrinsèquement mauvais, mais, à le bien distinguer du virus financier dont il souffre et dont il peut être affranchi, le système capitaliste (initiative personnelle, entreprise libre, propriété privée) est ce que l'on connaît de mieux pour faire la prospérité d'une nation et de toutes les familles qui la composent.

 

            Produire et distribuer

 

            Pour être efficace et social, un système économique doit pouvoir répondre à deux conditions, et il est d'autant meilleur qu'il y répond mieux

 

            Premièrement, il doit pouvoir produire les biens répondant aux besoins ;

Deuxièmement, il doit être capable de distribuer ces biens pour qu'ils atteignent et satisfassent les besoins là où ils sont.

 

            Or, est-ce que notre système actuel de production, avec ses moyens en matériel, main-d’œuvre et technique, n'est pas capable de fournir tous les biens requis par les besoins humains normaux de toute la population du pays ? — Oui, certes, il en est capable,- et facilement, personne n'en doute.

 

            De même, est-ce_ que notre système économique actuel de distribution, avec ses moyens de conservation et de transport, avec ses magasins partout où- vivent- des familles et ses services de livraison, est capable de faire la jointure entre les-biens et les besoins ? Certainement encore, il en est capable, jusqu'aux coins les plus reculés du pays.

 

            Et s'il y a défaut de- production, ou défaut de distribution partout où il y a des besoins, ce n'est pas du tout à cause d'incapacité ou d'incompétence des producteurs, ni par incapacité physique du mécanisme de distribution. C'est uniquement par défaut d'argent. L'obstacle provient du système d'argent, non pas du système de production ou de distribution. Obstacle du système d'argent qui, pourtant, n'a pu être inventé que pour mobiliser les moyens de production d'une part et, d'autre part, pour permettre aux individus de se procurer ce qui leur  convient pour satisfaire leurs besoins.

 

            L'argent n'est pas le système capitaliste ; il n'est là que pour le servir, et non pas pour l'empêcher de bien produire et de bien livrer les produits qu'il faut.

 

            Or, c'est justement ce système d'argent, qui de lui-même ne produit rien, qu'on respecte comme s'il était d'institution divine et sacré, alors qu'on s'en prend à la structure capitaliste du système producteur et du système distributeur qui, tous les deux, ne demandent pas mieux que servir et bien servir. Est-ce que les agents de production et les agents de distribution ne sont pas à l'affût constant et empressé de commandes à servir ? On ne trouve pas, hélas, cet empressement-du côté de la source d'où provient l'argent moderne, les crédits financiers. L'argent n'est pourtant rien en soi, que l'expression chiffrée de valeurs qu'il ne crée pas, une comptabilité, et rien ne serait plus facile que d'en faire une comptabilité exacte.

 

            Si l'on s'habituait à penser, raisonner et conclure en termes de réalités, en termes de produits et de besoins, au lieu de penser, raisonner et conclure en termes d'argent, on verrait avec éclat les possibilités réelles de réaliser des conditions économiques satisfaisantes pour tous ; et l'on stigmatiserait avec indignation les obstacles purement artificiels dressés par un système financier qui ne produit rien et qu'on laisse dominer tout, alors qu'il n'a d'autre raison d'être que de servir le système qui produit et distribue.

 

            Claire distinction

 

            Un cultivateur possède un champ. Ce champ est un capital, un capital réel. Capital réel aussi, les outils du cultivateur. Capital réel encore, sa compétence de cultivateur. Il laboure son champ. Il y sème du blé, ou y plante des pommes de terre. La maturation venue, il récolte une abondance de blé ou une abondance de pommes de terre. Ce cultivateur est un capitaliste, pas un financier. C'est un capital réel qu'il exploite, et ce sont des revenus- réels —blé ou pommes de terre — qu'il tire de son capital réel.

 

            Le système financier, lui, est une tout autre affaire. C'est un simple système de permissions. De permis, du côté producteur, pour mobiliser, mettre en oeuvre des moyens de production. — Permis, du côté consommateur, pour obtenir les produits finis et offerts. Ce n'est pas l'argent qui donne de la valeur aux produits, aux réalités. Ce sont les produits et la capacité de produire qui donnent de la valeur à l'argent.

 

            C'est donc l'argent qui doit s'assouplir aux réalités, et non pas les réalités qui doivent se soumettre aux rigidités de l'argent. Et quand on entend un Trudeau, premier ministre du Canada, dire qu'il y aura des travaux d'hiver pour les hommes qui en cherchent si l'argent est là, on peut se demander comment il échelonne l'ordre des valeurs dans son esprit. S'il y a des travaux utiles à exécuter et des hommes avides de le faire, pourquoi rester paralysé par le simple manque de permis chiffrés ? Et cela, accepté stupidement par le plus haut gouvernement, d’un pays .souverain! Ce qu'imitent d'ailleurs les gouvernements de niveaux moins élevés — tous figés sous les décisions du super-gouvernement non élu qui contrôle l'argent et le crédit.

 

            Mackenzie King, premier ministre du Canada pendant 25 années, ne raisonnait pas mieux pendant la décennie d'avant la deuxième guerre mondiale (1930-39). Il n'avait pas cinq sous Our lés chômeurs, disait-il. Ce qui ne l'empêcha pas, sitôt la guerre déclarée en Europe, de lancer le Canada dans la bagarre, avec des milliards qui surgissaient, tout neufs, des chiffres qui sortaient presto des encriers des banquiers, des permis pour tuer et produire des engins de tuerie. Cela prouve, au moins à l'évidence que les permis ne sont pas un problème. Ils ne peuvent l'être que parce qu'on accepte bêtement, disons criminellement, la domination de ceux qui en ont usurpé le contrôle, alors qu'ils ne sont ni le gouvernement ni les producteurs.

 

            Ignorance — Refus

 

            C'est donc le système d'argent et non le capitalisme qu'il faut blâmer. Le système d'argent qui commence par détraquer les esprits en faisant de l'argent la condition, le moyen et la fin de toutes les activités économiques et même autres. Étant donné que le système d'argent est d'institution humaine, son inadaptation au réel est déjà une marque de folie humaine.

 

            Dans le monde d'abondance de nos pays développés ; un monde aussi où l'argent ne nécessite plus de métal précieux à découvrir 'et à extraire de mines profondes, où le billet de 1,000 dollars ne coûte pas plus de papier ni de travail d'impression que le' billet d'un dollar ; dans un monde où de simples opérations de comptabilité, 'transportant des crédits d'un compte à un autre, règlent les paiements entre personnes séparées par des plaines, des montagnes, des déserts ou des océans, il faut être désespérément timbré pour se morfondre devant la prétendue incapacité d'ajuster le système monétaire aux exigences de la production pour tous et de la distribution à tous.

 

            On peut ignorer ces notions, pourtant bien simples, et prendre des règlements financiers pour des lois inflexibles de la nature aussi inflexibles que celles de la pesanteur, de la rotation de la terre, de sa translation autour du soleil, de la succession des saisons ; et l'on peut ainsi se croire devant des situations insolubles, dans des pays pourtant potentiellement riches, comme en Amérique du Sud, où le système monétaire est encore généralement un mystère, sauf pour ceux qui profitent du maintien de ce mystère. Mais on ne peut plaider cette ignorance au Canada, surtout pas dans la province de Québec, où le Crédit Social à fait la lumière et exposé les principes d'une finance saine et efficace depuis plus de trente ans.

 

            L'existence d'un parti politique affublé de l'étiquette Crédit Social peut en détourner des esprits adhérant à des partis politiques de différents noms. Mais il n'y a pas plus de similitude entre la doctrine du Crédit Social et un parti affichant cette appellation qu'il y en a entre la doctrine chrétienne et des partis politiques se qualifiant de chrétiens — démocratie chrétienne, unité chrétienne, et autres, alors qu'ils consistent essentiellement en poursuites du pouvoir. Mais là encore, le journal Vers Demain a fait et refait la distinction, si fort et si souvent .que pour n'y pas voir clair il faut délibérément se bander les yeux, au moins ceux de l'esprit.

 

            Sont donc inexcusables, chez nous, les hommes politiques, les journalistes, les éducateurs, les sociologues laïcs ou ecclésiastiques, les prédicateurs de justice sociale et les responsables de tous niveaux, qui, par ignorance crasse, ou par incurie, ou par lâcheté, ou par complicité, laissent blâmer n'importe qui et n'importe quoi excepté le système d'argent actuel inapte et perverti, pour les privations dont souffrent des personnes et des familles, exposant ces victimes à se tourner vers lé communisme et sa propagande pour y chercher ce qu'ils ne trouvent pas dans notre économie d'abondance immobilisée sous leurs yeux.

 

            "Opération Dignité"

 

            Au lieu donc de vitupérer contre le capitalisme et de faire des signes d'amitié au communisme ou à des gens dont les vues marxistes sont connues, c'est l'expansion du capitalisme, du capitalisme vrai qu'il faut réclamer. Le capitalisme étendu à tous. Tous capitalistes.

 

            Ce serait d'ailleurs conforme au réel, si ça ne l'est pas à une conception financière en désaccord avec le réel. Tous capitalistes, parce que tous sont attitrés à une part des fruits de richesses naturelles créées par Dieu. Tous, aussi,' héritiers d'un progrès croissant dans les techniques et procédés de production — progrès acquis, transmis et accru d'une génération à l'autre. Progrès qui permet une production de plus en plus abondante et de plus en plus rapide, avec de moins en moins de labeur humain. Progrès qui est le facteur prépondérant, donc le plus gros capital réel de la production moderne. Et cet héritage n'a pas été gagné par un plus que l'autre des vivants actuels. C'est donc un capital réel communautaire, très productif, let qui .doit bien valoir, à tous au même titre, un dividende réel, un droit à une part de la production due en grande partie à cet héritage communautaire.

 

            Le curé de Sainte-Flavie, porte-parole des curés de la Matapédia, appelle « Opération Dignité » la pression mise 'en branle dans la population de 25 paroisses pour décider le gouvernement de Québec à agir, au lieu de toujours étudier et de toujours promettre.

 

            Nous aimons cette expression « Opération Dignité ». Et l'application du Crédit Social en serait une magnifique réalisation, par le dividende social périodique à tous et à chacun, indépendamment des autres sources de revenus que les uns ou les autres peuvent avoir.

 

            Au lieu d'assistés sociaux, des capitalistes sociaux. Au lieu d'allocations d'Indigence, avec leur cortège d'enquêtes et d'humiliations, le dividende social. Non pas une aumône, mais un dû. Dividende qui ne serait pas plus humiliant à recevoir que le -dividende servi périodiquement au capitaliste qui a investi des fonds dans l'industrie. Le capital-progrès est bien plus réel et bien plus facteur de production qu'un capital-dollars de n'importe quel montant.

 

            En parlant des pauvres, des indigents, on les appelle souvent des « déshérités ». C'est justement cela qu'ils sont, des DESHERITES. On refuse de les reconnaître comme « cohéritiers », à titre égal, avec tous les citoyens de leur pays. Cohéritiers de ce progrès qui est le plus gros facteur de la production moderne. Donc, des ayant-droit à une part de la production due à ce progrès.

 

            Si les fruits de la production sont partagés seulement entre les bailleurs de fonds et les employés, cela signifie que la part des déshérités est allée aux financiers et aux salariés. Le ' fait d'en reprendre à ceux-ci, pare des taxes, pour venir au secours des déshérités ne remet pas ces déshérités dans leurs droits; ces allocations les laissent dans leur statut de déshérités, déshérités secourus, alors qu'ils devraient être reconnus comme cohéritiers, cocapitalistes sociaux, recevant un dividende social, non pas comme secours à un indigent, mais comme dû à un capitaliste. Cela serait une « opération dignité », garantissant ainsi à chaque membre de la société une certaine mesure de sécurité économique, un certain niveau de vie, aussi longtemps que continue la production et en rapport avec le volume de cette production. Sans pour cela supprimer la rémunération de ceux qui, producteurs, mettent en oeuvre le capital communautaire.

 

            Cette vision ouvre les perspectives d'un système économique et social vraiment humain, réalisant le droit fondamental de tout homme à l'usage des biens terrestres — droit lié au seul fait de sa nature d'être humain — droit si réaffirmé par le grand Pape Pie XII dans son mémorable radio-message de Pentecôte 1941.

 

            Le progrès technologique ne serait plus une punition en supprimant de l'emploi. Au contraire, le dividende social assurant à tous un certain niveau de vie lié à la production et non pas uniquement à l'emploi, la mécanisation accrue, l'automation apporteraient une libération permettant de poursuivre d'autres activités que celles de la seule fonction économique de l'homme, au lieu de susciter des besoins matériels nouveaux pour maintenir l'emploi comme unique source de revenu. Le système liant le droit de vivre à l'emploi accentue le matérialisme. Un régime de dividende social à tous favoriserait ce qu'un philosophe entrevoyait comme « au lieu d'une civilisation de travail, une civilisation de contemplation ».

 

Louis Even