Les taxeux deviennent-ils fous ?
La lettre suivante, datée du 10 mars dernier, nous vient de Lancaster, Nouveau-Brunswick :
Je vous envoie quelques découpures du journal "Evening Times Globe", de St-Jean (St. John, N.B.).
Comme vous pouvez le constater, les taxes augmentent à St-Jean, comme partout ailleurs ; mais ici, ils sont devenus vraiment fous. La population est enragée par ces taxes.
L'augmentation qui est la plus injuste, c'est celle qu'ils appellent "Non-resident license fee". C'est une taxe que la ville impose à tous ceux qui ne résident pas à l'année dans le comté de St. John, et qui veulent y travailler. Pas de permission pour eux de travailler à St-Jean à moins d'avoir obtenu cette licence, qui coûtait $25, il y a deux ans, qui coûte maintenant $35 et que la ville veut monter à $45.
La plupart de ceux qui viennent ici de l'extérieur, pour se chercher un emploi temporaire, sont des Acadiens des comtés de Kent et de Gloucester. Ils ne gagnent presque rien à l'été, dans leurs places respectives; ils veulent profiter des mois d'hiver pour faire un peu d'argent à Saint-Jean. • St-Jean est un port d'hiver, qui bénéficie un peu du transport océanique que les glaces empêchent d'atteindre Montréal dans cette saison.
Ces pauvres pères de famille ne réussissent pas toujours à se trouver un emploi régulier pour les trois mois ; souvent, c'est quelques bribes d'emploi de ci de là. Mais, dès qu'ils travaillent un peu, les voilà taxés, eux qui sont déjà surchargés de taxes dans leurs propres comtés.
L'employeur retient sur leur paye, chaque semaine, une partie de cette taxe pour remettre à la ville, et il charge $5.00 tout de suite pour les frais de cette collection. On me dit qu'au Saint John Dry Dock, où le richissime Irving est propriétaire, le non-résident doit payer la licence au complet avant de commencer à travailler.
Quand les gens ainsi taxés vont se plaindre à l'hôtel de ville, ils se font dire que s'ils n'aiment pas cela, ils n'ont qu'à ne pas venir travailler à St-Jean.
Voilà bien un drôle de monde, où l'on doit payer pour avoir le droit de travailler !
On nous prêche pourtant qu'il faut travailler à la sueur de son front pour avoir le droit de manger; que l'homme est fait pour travailler, comme l'oiseau pour voler. ... Mais dans la pratique — à St-Jean au moins — l'homme qui vient pour travailler est d'abord mis à l'amende. Attachez les ailes de l'oiseau et dites-lui de voler ! C'est ce qu'on fait pour les hommes !
Si vous venez à St-Jean, Nouveau-Brunswick, en touriste, en promeneur, on vous souhaite la bienvenue, même si vous arrivez de l'autre bout du monde.
Mais si vous y venez, même d'un comté voisin, pour Offrir vos bras, on commence par vous punir.
Venez à St-Jean pour faire la paresse : personne ne vous inquiétera. Mais, ayez le malheur de vouloir travailler : tout de suite, une taxe !
Etranger à la place, si vous entrez dans un magasin de St-Jean pour vous faire servir, on est à vos ordres. Plus vous voulez emporter des Produits étalés là, devant vous, plus chaud est l'accueil.
Mais, étranger à la place, si vous venez à ce magasin solliciter un emploi pour servir les autres, là façon change : Montrez votre licence. Vous n'en avez pas ? pas d'emploi pour vous ! Vous êtes comme le chien qui ne porte pas de plaque d'enregistrement à son collier : violateur de la loi, hors d'ici !
— Mais, me traite-t-on donc comme un immigrant dangereux quand j'entre dans St-Jean, Nouveau-Brunswick, moi qui viens d'un autre endroit du Canada, peut-être même d'un autre comté de la même province ? Est-ce que Saint-Jean n'est pas dans le Canada, et est-ce qu'un Canadien n'est pas chez lui partout au Canada ?
— Oh ! ce n'est pas tout à fait cela. St-Jean est bien dans le Canada, et vous pouvez y venir tant que vous voudrez. Vous pouvez y errer tant qu'il vous plaira. Vous pouvez aller partout dans St-Jean, sur les rues, sur les trottoirs, dans les magasins, dans les églises, dans les théâtres, et même, si le diable vous conduit, jusque dans les lieux de débauche. Il n'y a qu'une exception, qu'une interdiction : les chantiers de travail, l'emploi — à moins de vous être d'abord purifié par le paiement de ce montant qu'on n'ose pas appeler du nom honni de "taxe", mais qu'on désigne pudiquement sous l'expression "licence fee".
Un non-résident a le droit de dépenser de l'argent, mais il n'a pas le droit d'en gagner. Votre portefeuille est bienvenu; mais vos bras, holà !
Que vienne s'offrir le capital : révérence ! Mais que vienne s'offrir le travailleur : coup de pied, ou taxe d'abord !
Cette attitude n'est d'ailleurs pas née à St-Jean ; elle s'exprime, d'autre manière peut-être, en d'autres places et à d'autres échelons. Le premier ministre du Nouveau-Brunswick, Louis Robichaud, n'est-il pas allé jusqu'en Italie pour inviter des capitalistes à apporter leur argent dans sa province ? il ne court point ainsi après les chômeurs, qui n'ont élite leurs bras à offrir.
Et qu'est-ce que la ville de St-Jean Vous donne en échange de votre $35 aujourd'hui, $45 demain Elle vous remet un Morceau de papier d'environ 4 pouces par 6 pouces. Ce que Vous donnez à la ville est de l'argent. Le morceau de papier que la ville volis donne n'est pas de l'argent. Vous ne pouvez rien acheter avec ce papier-là. Mais, comme l'écrit humoristiquement un lecteur de l'Evening Time Globe :
Cela confère tout de même une raison d'être à votre portefeuille ; à défaut d'argent, vous pouvez au M'oins y mettre ce précieux papier, attestant que vous êtes un min-résident autorisé à faire quelque chose d'utile dans la ville de St-Jean.
Taxe payée, le "non-résident" peut exercer un emploi, s'il en trouve. Mais il n'est pas pour autant persona grata an complet. S'il tombe malade, il n'a pas le droit aux hôpitaux de St-Jean, malgré l'assurance-hospitalisation établie dans toute la province.
Vraiment, si l'on n'est pas un citoyen permanent de St-Jean, il né faut aller dans cette ville que pour dépenser de l'argent ... si l'on en a.
Les conditions actuelles de la vie économique obligent souvent les travailleurs à- se déplacer, à aller d'un endroit à l'autre, pour décrocher un gagne-pain. Si l'exemple donné par St-Jean, Nouveau-Brunswick, se généralisait, bien des ouvriers passeraient leur temps à payer pour avoir le droit de travailler !
Nous présentons, photographiée ci-dessus, l'enveloppe de paye d'un homme travaillant à St-Jean, employé; par le Canadien-Pacifique. Dans la semaine terminée le 25 février 1963, le type avait gagné $50.31. Mais, comme le montrent les chiffres sur l'enveloppe, la pompe a touché sa paye avant lui : $0.66 pour l'assurance-chômage; $4.00 pour le syndicat qui, lui aussi, taxe l'homme pour le droit de travailler ; $4.35 pour le gouvernement fédéral, en impôt sur le revenu ; $5.00 pour la ville de St-Jean, en paiement partiel du permis de travailler, plus $5.00 de frais pour la collection de cette taxe.
Retenue totale : $19M1. Reste au gars : $31.30 seulement sur son salaire de $50.31 !
Bien encourageant, n'est-ce pas ?
Et, comme pour se moquer de l'ouvrier dont on a Confisqué plus du tiers de son salaire, là même enveloppe porte une annonce de la Banque de la Nouvelle Ecosse. L'annonce dit, en lettres majuscules: SAVE REGULARLY (Epargnez régulièrement) !
Epargner quoi, sur un salaire déjà rogné de 37 1/2 pour cent ?
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Nous n'avons parlé que de St-Jean, N.B., et de la taxe qu'impose cette ville aux "non-résidents" pour le droit d'y travailler. Mais il y a des taxeurs ailleurs qu'à St-Jean. On ne leur échappé nulle part. Celui qui n'a déjà pas assez d'argent pour faire vivre sa famille doit quand même en trouver pour les taxeurs, sinon sa maison y passe et sa famille n'a plus de toit.
Nous avons sous les yeux l'avis servi dans de sens à un citoyen de Dieppe, municipalité de même province (Nouveau-Brunswick). Cet homme est un vétéran de la dernière guerre mondiale. Il cherche en vain auprès du ministère des Anciens Combattants un supplément de revenu pour vivre et faire vivre ses dépendants.
S'il est rebuté par le ministère d'Ottawa, il n'est pas pour cela oublié par le percepteur de taxes de sa ville de Dieppe. Son compte de taxes, pour 1961, était de $305.53 (pour sa petite maison). Il n'avait pas d'argent pour payer. Le 17 septembre 1962, il reçoit l'avis d'avoir à acquitter le compte de 1961, plus celui de 1962, dans les 30 jours, sous peine de voir sa maison vendue à l'encan par le shérif. Et le compte, grossi des intérêts, forme un total de $636.08.
Cet homme, qui a exposé sa vie à la demande de son pays, se voit mis dans l'alternative, soit de s'endetter par un emprunt qui ne fera que prolonger son angoisse, soit de perdre le seul bien qui lui reste le modeste abri qui loge sa famille.
Régime de voleurs, servi par des gouvernements de sans-coeurs.
LOUIS EVEN