Objections courantes contre le Crédit Social
Refus pur et simple d'une vérité qui fait mai à l'erreur intronisée
C'est son objectif que les socialistes n'aiment pas
Voici plus d'un demi-siècle que parurent les premiers écrits de l'ingénieur-économiste Clifford Hugh Douglas sur ce qu'il appela d'abord « Démocratie économique », plus couramment connu aujourd'hui sous le nom de Crédit Social.
Douglas énonçait quelques principes d'ordre financier, destinés à corriger ce qui, dans le système actuel, vicie et corrompt toute la vie économique. Ses propositions ont été soit ignorées, soit boycottées, soit déformées, jamais appliquées. Et l'organisme économique et social continue de souffrir du même système financier faux, frauduleux, centralisateur, dominateur, désaxé et désaxant.
Les objections au Crédit Social ont été diverses. Toutes sans fondement, provenant de préjugés, ou d'une incompréhension du sujet, ou de la crainte de perdre des privilèges mal assis en justice, ou simplement d'une philosophie de l'économie contraire à la libération humaine que l'application des principes du Crédit Social permettrait de réaliser.
« Utopie absurde »
Faut-il mentionner l'arme du ridicule, maniée par des sots qui croient faire montre de savoir en gouaillant et en haussant les épaules, sans la moindre connaissance de ce qui fait l'objet de leurs risées. Que de fois n'ont-ils pas prononcé, ou plutôt répété après d'autres, en guise de jugement final sur le Crédit Social : « Théories funambulesques; utopie absurde; monnaie de singe; etc ».
Mais ces railleurs méritent-ils même qu'on s'occupe d'eux ? A l'origine du Crédit Social, il y eut un homme de génie : Douglas. Et si des cervelles de dindes s'imaginent que ses théories ne sont que matière à rigoler, ce n'est point du tout l'avis des grands cerveaux du système financier.
« Explosif dangereux »
C'est qu'en effet, les puissants contrôleurs de l'argent et du crédit, ceux qui tiennent nos vies mêmes entre leurs mains, virent tout de suite dans les révélations de Douglas une menace terrible à leurs privilèges souverains.
En rire ? Non point. Mais étouffer cette idée explosive. L'emmurer, jusqu'à ce qu'elle tombe dans l'oubli, en érigeant autour d'elle une conspiration de silence. Acheter le mutisme de la presse, alors principal et presque seul canal de diffusion. Ils y mirent des millions.
Et comme, malgré tout, les écrits de Douglas atteignaient et gagnaient des esprits, en Angleterre, en Australie, en Nouvelle-Zélande, au Canada, aux États-Unis, et même en dehors du monde anglo-saxon, les grands menacés firent appel à leurs féaux des chaires d'universités et des sommités de la politique. On vit des économistes distingués, des leaders politiques (Gaitskell et ses socialistes), se pencher sur le théorème A + B, l'escamoter et conclure :
Faux!
Et pourtant, les faits, qui sautent aux yeux de tous, s'accordent bien avec la conclusion du théorème. Ce qui fit dire à un de ces opposants : L'analyse de Douglas paraît indéniable ; mais il doit y avoir dans son exposé quelque chose de mystérieux, de caché, qui nous échappe et nous empêche de déceler son erreur. Son Crédit Social brille comme une vérité sans faille, et pourtant ça ébranle trop notre bagage de connaissances pour que nous l'acceptions comme vérité.
C'est là un refus pur et simple d'une vérité qui fait mal à l'erreur intronisée.
C'est dans ce même esprit qu'un leader socialiste disait un jour à Douglas, après avoir écouté (et compris) son exposé du Crédit Social : « Peu importe que votre théorie soit vraie, peu importe que son, application puisse être efficace, c'est son objectif que nous n'aimons pas ». C'est là une confession : les socialistes ne veulent ni la liberté individuelle, ni la propriété privée, ni l'harmonie entre les classes. Le socialisme, c'est la lutte des classes jusqu'à leur suppression, le nivelage par le bas, tout le monde embauché par l'État, tous passés au même moule, toute la vie économique planifiée.
« Obscur . . . Trop simple »
En 1941, un haut personnage du Canada français, où l'enseignement du Crédit Social faisait son chemin, fit paraître dans le journal « L'Action Catholique » de Québec un communiqué dans lequel il disait, entre autres : Que les créditistes présentent donc une explication claire de leur système, on verra, après cela, s'il y a lieu d'y trouver quelque valeur.
Le haut personnage avait-il daigné accorder quelques moments à la lecture des écrits déjà parus sur le sujet ? C'eût pourtant été plus logique que de commencer, comme il l'avait fait, par asséner des coups à un mouvement encore jeune, et admettre implicitement après cela avoir parlé sans bien savoir de quoi, puisque c'était obscur pour lui.
Au fait, n'y a-t-il rien d'obscur, pour les hauts et moins hauts personnages, dans le présent système financier qu'ils acceptent tout bonnement, comme un produit de la nature, à moins que ce soit comme un corollaire du Décalogue ? Le voient-ils clair comme eau de roche ? Se sont-ils jamais demandé et ont-ils compris pourquoi et comment varie le volume de l'argent, ou du crédit financier, en circulation ? Qui le fait varier ? Comment il se fait que tout le monde, gouvernements comme individus, était en disette d'argent pendant toute une décennie avant la guerre, alors que, tout d'un coup, du jour au lendemain, on a trouvé tout l'argent qu'il fallait pour financer la guerre la plus coûteuse de l'histoire. Quelle baguette magique est entrée en opération ? Qui, le ou les magiciens ? Sûrement pas les gouvernements d'Ottawa, ou d'autres capitales du monde, qui n'avaient rien la veille.
Mais gageons que si ces brillants esprits consentaient à écouter ou à lire un exposé sommaire du Crédit Social, au lieu de dire « c'est obscur », ils resteraient quand même fidèles à leurs dieux avec un autre refrain : « C'est trop simple, ça ne peut pas être sérieux; pas assez compliqué pour être vrai ».
« Manufacture de paresseux »
Il y a des gens qui oublient que la paresse est un péché capital, et que la religion offre des moyens pour combattre les vices capitaux. Ils croient que si le système financier, par ses règlements, ne tient pas tout le monde embauché sous peine de mort par la faim, la terre va se peupler de paresseux, en attendant que ce soit l'enfer qui les embauche de force.
Sans pousser leur raisonnement jusqu'à cette extrémité, c'est tout de même au nom de la morale qu'ils n'admettent pas le droit de vivre sans emploi, sans- gagner sa vie par l'embauche salariée dans la production.
Ces moralisants limitent leur conception du travail à un emploi dans la production. Comme si le travail libre était de la paresse. Comme si un dividende n'était pas aussi légitime qu'un salaire. Comme si de l'argent basé sur une production finie n'était pas aussi bon que de l'argent basé sur les opérations, d'ailleurs de plus en plus mécanisées, d'une 'production en train de se faire.
L'homme occupé à un travail libre, non salarié, comme l'embellissement de sa propriété, ou, une production artisanale, ou quoi encore y met ordinairement beaucoup de coeur et d'ardeur, sans avoir l'oeil sur l'horloge, comme l'embauché d'usine à 100, 200 dollars ou plus par semaine. Et quand bien même notre homme libre ne donnerait son temps qu'à la culture de son esprit, à l'art, ou à la contemplation, est-ce cela de la paresse ? Les Pèlerins plein-temps de saint Michel ne sont pas embauchés; ils ne tirent pas un sou de salaire, mais ils ne sont point du tout paresseux. Ils ne lé sont ni quand ils prient ni quand ils visitent les familles. Et ils sont bien plus utiles à leur pays que s'ils travaillaient à produire des choses matérielles dont le pays ne manque pas. Nos pays évolués ont bien plus besoin de vérité et d'exemples de bonne vie que de beurre, de viande ou de carottes.
Pourquoi des critiques s'obstinent-ils à dire : Le dividende, l'argent dissocié de l'emploi va faire des paresseux ? Qu'est-ce qui les empêche de dire aussi bien : Avec un dividende à tous, ceux qui voudront se contenter de ce peu pour vivre, vont faire des artistes, des priants, des apôtres, des détachés de l'accessoire, des sages qui sauront mettre un plafond à leurs besoins terrestres et comprendre la parole du Maître : « Pourquoi vous tracasser du lendemain » ?
— Bien beau, répliquera-t-on, mais regardez donc ce que les hommes font de leurs loisirs actuels ? — Justement, ils font ce que toute la propagande, la publicité du système, financée dans ce sens, les pousse à faire. On les bourre de matérialisme, de course à l'argent, de folies, de carnavals, et d'autres choses bien plus basses que nous ne mentionnerons pas ici. Peut-on, après cela, s'étonner que les énervés de la production industrielle à outrance s'évadent, quand ils en ont la chance, dans tous ces divertissements patentés, collectivisés, commercialisés ? Du matérialisme de l'embauchage au matérialisme des loisirs.
Tout pousse dans ce sens. Ça commence dans la vie scolaire. Ça continue dans la vie de l'usine. Ni cesse ni frein, même en matière religieuse, à cette matérialisation de la vie. Aujourd'hui que la semaine d'embauchage finit dès le vendredi soir, le dimanche, au lieu d'y gagner, en perd. En moins d'une génération, on a vu disparaître les Vêpres, les Saluts du Saint-Sacrement, les processions, le chapelet en paroisse à l'église. Les messes sont raccourcies. Et on crie déjà bien fort pour faire supprimer l'obligation de l'assistance à la messe le dimanche.
Au lieu de réagir, les pasteurs capitulent et s'inclinent : Il faut muter avec le monde en mutation.
Ces réflexions débordent peut-être le cadre propre de cet article, convenons-en. Mais elles se veulent une protestation véhémente contre le persistance d'esprits, prétendument sages et éclairés, à vouloir attacher l'étiquette de fabrication de paresseux à une économie de dividendes à chaque citoyen, qu'il soit ou non salarié dans la production.
« Inflation »
Du pouvoir d'achat distribué sans passer par la production, « ça va faire de l'inflation » : autre objection courante à l'adresse du Crédit Social.
A croire que l'application du Crédit Social engendrerait cette bête qui a déjà de l'âge et qui grandit toujours, alors que le Crédit Social n'a encore jamais été appliqué nulle part.
Mais, au juste, que veut-on dénoncer en parlant d'inflation ? Je ne crois pas que personne se plaindrait de voir de l'argent tomber dans son porte-monnaie, en plus de ce qui y est entré sous forme de salaire. La plainte vient quand le prix de la viande, du beurre, des vêtements, du logement, des billets de métro, etc., se met à grimper.
C'est du côté des prix, et non pas du côté de l'argent, qu'on regarde pour parler d'inflation.
Inflation d'argent ou inflation des prix -- la distinction vaut d'être faite, même si l'une peut avoir de l'influence sur l'autre.
Augmenter l'argent entre les mains des consommateurs pour mettre le pouvoir d'achat au niveau des prix, comme le propose le Crédit Social, n'est pas de l'inflation, c'est un équilibre.
De même, diminuer les prix, pour les abaisser au niveau de l'argent entre les mains des consommateurs, avec compensation au vendeur, comme le propose aussi le Crédit Social, ce n'est pas de la déflation — c'est encore un équilibre.
Il est vrai que le système financier actuel n'a point de mécanisme pour réaliser cet équilibre : il manque de régulateur. Il en souffre, mais il faut qu'il continue d'en souffrir pour que ses grands maîtres puissent en conserver le contrôle et les bénéfices.
Sauf le cas d'analphabétisme, il n'est plus excusable aujourd'hui d'ignorer que l'afflux ou le reflux des moyens de paiement en circulation dépend de, l'action des banques. Leurs prêts, par émissions de crédit financiers, augmentent les montants livrés à la circulation. Les remboursements retirent des montants de la circulation. Si le rythme des crédits libérés dépasse le rythme des crédits remboursés, le volume des moyens de paiement augmente. Si le rythme des remboursements dépasse celui des prêts, l'argent en circulation diminue.
Quelles que soient les motifs déterminant l'action des banques, que ce soit leur propre politique, ou qu'elle leur provienne du gouvernement, ou que ce soit l'effet d'une crise de confiance chez les entrepreneurs, le résultat est le même sur le flot de crédit.
Comme toute entreprise, comme toute compagnie, la banque doit réaliser des profits. Elle est dans le commerce de l'argent. Elle affronte le même dilemme que toute compagnie dans un autre ordre de commerce. Prenons, par exemple, un commerce de pommes. Plus le commerçant en vend, plus il peut faire de profits, à condition toutefois que le prix de l'unité se maintienne; une trop grande abondance de pommes risque d'en faire baisser le prix, au point où une manutention plus volumineuse n'en vaut pas l'effort. Pour le banquier aussi, une abondance d'argent en circulation tend à faire baisser le taux de l'intérêt sur ses prêts; une rareté en remonte le taux.
Ce qui a fait écrire à Douglas que le banquier .st, de par la nature même de sa fonction, un déflationnaire.
Mais il lui faut quand même un chiffre global de prêts assez gros pour réaliser un chiffre assez élevé de profits.
C'est ce qui peut expliquer, au moins en parie, les successions de facilités de crédit et de restrictions de crédit, les premières pour payer par le volume, les secondes pour payer par la valeur de l'unité (le taux augmenté). On nous ait appeler cela cycles économiques, et on les attribue comme d'habitude au comportement les victimes qui en subissent les effets. Si nos brillants économistes à cycles, à vaches grasses puis maigres, regardaient un peu du côté des politiques bancaires ... !
Il reste que, dans le système actuel, toute musse d'argent libéré par un prêt bancaire, passant par la production et atteignant le public nous forme de salaire, tend à hausser les prix, même si le pouvoir d'achat distribué est orthodoquement lié à l'emploi. Et justement parce qu'il est lié à l'emploi. A mesure que l'argent devient salaire, il devient prix, et plus gros somme prix que comme salaire, car c'est e l'argent voué à retourner à sa source greffé d'intérêt. Prix qui doit aussi comprendre les taxes chargées sur le profit de l'entreprise.
Les hausses de salaires ne feront qu'empirer a situation, puisque tout argent pour payer ces causses provient de la même source, passe par e même canal, soumis aux mêmes charges connexes, le tout entrant dans la composition lu prix.
C'est comme ça dans le système. Et celui lui appréhende de l'inflation par les distribuions de pouvoir d'achat préconisés par le Crédit Social forme son jugement d'après ce qui arrive dans le système actuel. Mais il a le tort le prendre un point du Crédit Social et de le juger dans le contexte du système actuel. C'est comme serait de sortir un poisson d'un beau lac -clair, le jeter sur l'herbe et, devant ses débats sa mort, vouloir en conclure que l’eau, n’est pas bonne.
Deux options inconciliables
Dans une économie opérant avec un système financier de Crédit Social authentique, il ne peut y avoir d'inflation, puisque le premier des quatre principes généraux qui en établissent la structure spécifie qu'en tout temps une égalité soit établie entre la somme des moyens de paiement entre les mains de la population et la somme des prix à payer par les consommateurs.
Et cette exigence est réalisée par simple opération de comptabilité. Car en effet, le Crédit Social considère un système financier comme devant être assez souple pour refléter fidèlement les faits économiques du moment et continuer à les refléter dans leurs développements.
C'est là ce qui différencie fondamentalement le système financier envisagé par le Crédit Social du système financier actuel. Deux optiques inconciliables.
Sous le présent système financier, la capacité physique de répondre aux besoins peut être immobilisée par une incapacité financière. Cela se voit tous les jours, dans tous les pays, à tous les niveaux de gouvernements pour ce qui est du domaine public, et dans maints secteurs de la production pour des besoins privés. Une route, un hôpital, une centrale électrique, peuvent être facilement réalisés physiquement : matériaux, main-d'oeuvre, techniciens, force motrice, n'attendent que d'être mis en oeuvre; mais si l'argent, ou le crédit financier, manque pour payer, on continue d'attendre. Ou bien, l'on sollicite des emprunts, souvent à l'étranger, pour permettre des travaux exécutés par de la main-d'oeuvre et de la matière première du pays, en endettant le pays pour des développements qui sont son oeuvre propre.
Autrement dit, vous constatez simultanément :
Capacité réelle, oui. Capacité financière : non.
Et c'est alors le non financier qui immobilise le oui réel. Le réel est assujetti au financier. Régime de finance maîtresse.
Cette situation et cette manière de décider seraient inconcevables sous un système financier de Crédit Social. Vous auriez :
Capacité réelle, oui; donc : Capacité financière, oui, parce que le financier reflète automatiquement le réel, dans un système où le système financier est défini comme tel. Et alors vous passez à l'exécution, sans endetter personne, sauf pour ce que vous ne pouvez trouver au pays même. L'exportation de produits domestiques paiera pour les importations : cela fait partie du réel possible.
S'il vous manque de la main-d'oeuvre, ou des machines, ou du matériel, que vous ne pouvez vous procurer à l'extérieur faute de pouvoir les compenser par des exportations, alors vous concluez : Incapacité réelle, donc inutile de penser à une capacité financière, puisque, dans un système logique comme le Crédit Social, la finance doit être le reflet exact du réel.
Si l'on veut juger d'un point du Crédit Social, il faut le faire dans l'optique d'un Crédit Social intégral, non pas sous une lentille du système actuel. Toutes les objections alors tombent l'une après l'autre. Sauf, évidemment, les objections de ceux qui veulent voir la population de leur pays soumise à une dictature économique, sociale et politique. Ceux-là peuvent se satisfaire du système financier actuel, c'est à cela qu'il conduit.
A choisir entre les deux inconciliables, mais ne pas les mêler, ni vouloir un peu de l'une et un peu de l'autre. C'est l'une ou l'autre :
Finance de commandement ou Finance de service, économie d'asservissement ou économie de libération.
Louis Even