Mort aux taxes

 

Tuer les taxes, les supprimer

 

Pour administrer ? De l'argent, oui. Des taxes, non

 

Faire payer par le public la consommation et non la production

 

Remplacer les rapports de revenus des individus au gouvernement

Par des comptes rendus des gouvernements aux citoyens

 

            « Mort an taxes »

 

Georges Dubois demeure dans un coin du pays qui n'a pas été visité aussi souvent que d'autres par nos pèlerins de saint Michel. Il n'a jamais été abonné à Vers Demain. Le peu qu'il a entendu dire du Crédit Social lui est venu de politiciens ; il en est resté sous l'impression qu'il s'agit d'un nouveau parti politique en quête du pouvoir. Comme il n'a pas grand confiance dans des élections pour améliorer les conditions dont tout le monde se plaint, ni vieux ni nouveau parti ne l'intéresse. En quoi il a parfaitement raison.

 

Au cours d'un voyage, il a remarqué en stationnement une automobile portant un drapeau blanc, sur lequel est dessiné un livre ouvert, couleur or, avec une flamme rouge au-dessus du livre. Sur la face intérieure d'une vitre latérale, un écriteau avec ces mots en noir sur blanc : « Mort aux taxes ». Cette inscription surprenante ne lui déplaît pas, car Georges Dubois, comme tous ses voisins, trouve les taxes vraiment trop nombreuses et trop élevées pour ses moyens. Tout de même, « mort aux taxes » lui semble un peu radical, surtout plus désirable que possible.

 

La voiture est vide. Georges Dubois, que cette rencontre a intrigué, doit donc rester sur sa curiosité. Tout au plus a-t-il entendu un passant dire à sa compagne : « Tiens, regarde, le drapeau du Crédit Social !»

 

Mais, plus tard, ayant appris qu'un homme de son patelin est au courant du Crédit Social, il ne manque pas de l'interroger, car Georges Dubois aime à se renseigner. Il questionne donc et écoute avec un visible intérêt :

 

            Argent, oui ; taxes, non

 

Que signifie, au juste, cette déclaration de guerre que j'ai vue sur la vitre de la voiture au drapeau blanc : « Mort aux taxes». Cela veut-il dire de diminuer les taxes, parce qu'il y en a trop?

 

Plus que cela, monsieur. Cela veut dire ce que les mots mêmes expriment : Tuer les taxes, les supprimer.

 

Ce serait sûrement bien beau. Mais ne faut-il pas que le gouvernement ait de l'argent pour administrer et pour les travaux publics ?

 

De l'argent, oui. Mais des taxes, non.

Comment accorder cela ? Il me semble que pour avoir de l'argent, le gouvernement est bien obligé de taxer.

 

Ne dites pas cela, monsieur, car on a eu des preuves du contraire. Vous n'êtes pas encore vieux, mais vous devez quand même bien savoir que, pendant les dix années d'avant la deuxième grande guerre mondiale — les années de la grande crise — il y avait partout des chômeurs et des indigents. Le gouvernement aurait dû venir à leur secours. Il le désirait certainement, mais il ne comptait que sur des taxes pour le faire. Or, il lui était impossible de taxer des citoyens qui manquaient déjà d'argent pour leurs propres besoins. Personne n'aimait cette situation, mais à peu près tout le monde la croyait insoluble : pas d'argent, il fallait bien endurer ! Cela, au Canada et dans tous les pays évolués.

 

Mais voici que, le 3 septembre 1939, l'Angleterre et la France déclarent l'existence d'un état de guerre contre l'Allemagne qui a envahi la Pologne. Aussitôt, le Canada, entre, lui aussi, en guerre à la suite de l'Angleterre ; et le gouvernement de Mackenzie King, si pauvre la veille, trouve subito tout l'argent nécessaire pour financer une guerre qui demande des millions, puis des milliards. Croyez-vous vraiment que le gouvernement trouva son argent en taxant des contribuables qui n'étaient pas taxables, faute d'argent ?

 

Non, mais alors, où le gouvernement prit-il son argent ?

 

Il le prit à la source, à la place où l'argent commence. Car il faut bien que l'argent commence quelque part ; donc, qu'il y ait une source d'argent. Cette source, c'est la banque. Pas l'argent des déposants : à peu près personne ne pouvait plus déposer d'argent aux banques depuis des années. Mais les banques créent l'argent, quand elles consentent à créditer des montants dans le compte des gouvernements ou d'industriels qui n'en déposent pas. Des crédits nouvellement nés, faits d'un trait de plume, sur lesquels les gouvernements et les industriels peuvent tirer des chèques pour faire tous les paiements nécessaires. Vous comprendrez cela de mieux en mieux en lisant Vers Demain, ou des brochures éditées par Vers Demain sur ce sujet.

 

Cela m'éclaire, en effet. Je vois bien que le gouvernement a financé la guerre sans attendre des taxes. Mais, est-ce qu'il n'a pas taxé après cela pour tout ce que la guerre coûtait, pendant la guerre même ou depuis ?

 

Il l'a fait, oui, mais pourquoi ? Tout a bien commencé sans taxes, et ça marchait. La guerre se faisait. On la gagnait même. Pas avec des taxes, mais avec des soldats et des munitions. Quand même le gouvernement n'aurait jamais taxé par la suite, les hommes et les munitions avaient fait l'ouvrage.

 

Je ne comprends pas cela aussi bien. Peut-être était-ce une exception bonne rien que pour la guerre ?

 

Allons donc, cela se fait régulièrement à coeur d'année. Croyez-vous que le gouvernement attend la rentrée des taxes pour bouger ? Tous les jeudis, par exemple, le gouvernement d'Ottawa met en vente, aux enchères (à l'encan) des morceaux de papier appelés obligations, pour le montant de plus de 100 millions par semaine. Les banques achètent ces papiers en dessous du prix marqué afin de faire des profits en les revendant à l'échéance, généralement dans les trois mois. Pour payer ces obligations, les banques inscrivent des crédits, toujours d'un trait de plume, au compte du gouvernement. C'est avec ces crédits-là que le gouvernement administre et paie ses travaux — pas avec les taxes.

 

Mais les taxes qui rentrent doivent servir à racheter les obligations acquises par les banquiers !

 

Oui, mais l'administration et les travaux n'attendent pas ces rentrées de taxes. Ils sont payés par l'argent créé par les banques. Si les taxes étaient supprimées, les travaux se feraient d'ailleurs exactement de la même manière : avec des hommes, des machines, des choses ; le tout étant financé à mesure par de l'argent nouveau, argent créé dans le système bancaire.

 

            Vice capital du système

 

Mais les banques continueraient-elles à inscrire ces crédits nouveaux si elles n'étaient pas sûres de pouvoir revendre les obligations au gouvernement, contre de l'argent que le gouvernement obtient en taxant les citoyens.

 

C'est cela aujourd'hui, parce que les banques se considèrent comme propriétaires de l'argent qu'elles créent d'un trait de plume. Et elles considèrent le gouvernement, donc tout le peuple, endetté envers elles pour cet argent nouveau qui ne leur coûte rien et qu'elles consentent à mettre à la disposition du gouvernement, en se faisant récompenser par lui.

 

Mais c'est cela qui est un vice fondamental de notre système financier actuel.

 

Cet argent de chiffres est aussi bon que de l'argent de métal ou de papier pour payer les travailleurs, les machines et les matériaux. Également bon aussi, quand on en a, de ces chiffres légalisés, pour acheter n'importe quels produits offerts dans le pays. C'est donc un titre sur tout ce qui se fait ou peut se faire dans le pays.

 

Or, de quel droit les banques, institutions privées 'à profit, peuvent-elles ainsi s'attribuer un droit sur ce qui ne leur appartient pas, car elles ne sont nullement propriétaires des hommes, ni des choses que l'argent peut mettre en mouvement.

 

En accaparant, ou en s'étant fait concéder le droit de créer l'argent, les banques détiennent un pouvoir plus grand que celui du gouvernement souverain lui-même. Les banques tiennent une plume qui peut accorder ou refuser, diminuer ou conditionner, le droit de produire ou d'obtenir les produits. Le gouvernement, lui, tient une plume qui, pour pouvoir gouverner, doit signer des dettes, et ensuite taxer autant qu'il peut pour rembourser ses dettes, sans jamais réussir à le faire complètement. C'est pourquoi, plus le pays se développe, plus il est endetté envers des gens qui ne le développent pas.

 

Et comme l'argent ne vient ainsi qu'à l'état de dettes envers les créateurs et contrôleurs de l'argent et du crédit financier, ils tiennent entre leurs mains, comme l'a écrit Pie XI (Quadragesimo Anno), le contrôle du sang même de la vie économique, si bien que sans leur permission nul ne peut respirer. Personnes, familles, institutions, comme gouvernements, sont sous la coupe des créateurs de l'argent.

 

Ce que vous me dites là est frappant, renversant. Et si vous n'avez rien exagéré, je trouve que c'est là un grand désordre.

 

A mon sens, c'est le plus grand désordre de nos structures économiques : une source de maux sociaux injustifiés, pervertissant l'ordre politique en faisant des gouvernements des valets, d'intérêts privés (Pie XI). Je n'ai rien exagéré, et je dirai même que c'est un désordre criminel, dont ne peuvent être innocentés ceux qui le maintiennent, ou qui le soutiennent, ou qui le protègent contre les dénonciations, ou qui l'approuvent implicitement par leur silence conscient.

Ce système n'est pas seulement une cause d'injustices, il empoisonne, il affame, il tue. C'est lui qui a fait souffrir sans justification des centaines de millions d'individus, comme l'a visiblement attesté la grande crise d'avant-guerre, alors que des personnes et des familles durent, par simple manque d'argent, manquer du nécessaire devant une capacité de production qui n'avait souffert d'aucune cause naturelle.

 

Refuser ou restreindre le crédit pour la production de vie, et le libérer en abondance pour les oeuvres de guerre, est un crime qui dépasse tous les crimes, mis ensemble, des voleurs, des incendiaires, des assassins, jetés en prison ou condamnés à mort par nos cours de justice. Comptez, en effet, si vous le pouvez, le nombre de personnes que ce système a livrées à la faim, aux maladies, à des morts précoces, jusqu'à ce qu'il jette des millions d'hommes les uns contre les autres, dans des tueries grassement financées par ces mêmes contrôleurs du crédit. Est-ce que le nombre de ces victimes n'égale pas des centaines de fois le nombre des victimes de crimes qui ont valu la prison ou l'échafaud à leurs auteurs ? Et pourtant, quel contrôleur du crédit n’a jamais été arrêté ? C'est, au contraire, devant ces maîtres, que les ministres qui nous gouvernent se présentent chapeau bas pour quêter la permission de répondre au moins partiellement aux besoins de la population, moyennant endettement à perpétuité.

 

Ainsi présentée, la situation est certainement monstrueuse. ... On a commencé par parler de taxes, mais ce que vous venez de dire mène beaucoup plus loin.

 

Tout cela se tient. Fruits mauvais d'un système perverti. Mais, système qu'il serait relativement aisé d'assainir sans bouleverser les mécanismes financiers existants.

 

On l'a dit, le crédit financier, comme n'importe quelle forme d'argent, consiste essentiellement en permis pour mettre en oeuvre la production et pour distribuer les produits. Permis qui peuvent très bien, et très commodément être exprimés en simples chiffres légalisés transférables.

 

Mais ces permis n'ont de valeur que s'ils correspondent à une capacité de production existante. Sans cela, tout l'argent, tous les permis ne feraient rien produire et n'obtiendraient rien.

Et si la capacité de production existe, à qui revient la fonction de délivrer les permis pour la mettre en mouvement Légitimement, seule la société peut le faire, pour plus d'une raison. D'abord, parce que c'est la vie en société qui est le grand facteur de l'abondante production de nos pays évolués. Si les hommes devaient vivre isolés les uns des autres, la somme de leurs efforts séparés ne fournirait qu'un mince filet de production. Sans la vie en société, il n'y aurait eu ni communication ni transmission des progrès réalisés par n'importe quel isolé dans ses moyens de production ; pas d'outils perfectionnés, encore moins de machines ; pas de division du travail. D'ailleurs, il ne saurait être question de permis, puisque chacun n'aurait accès qu'à ce qu'il ferait lui-même.

 

La vie en société existe. Le progrès est transmis, grossi d'une génération à l'autre. Mais quel individu, ou quelle institution privée, peut s'arroger le droit d'émettre des titres au travail ou aux produits de n'importe qui ? Disposer de permis qu'on possède est tout à fait légitime ; mais en créer, les émettre et conditionner leur émission ne peut bien être que fonction de la société elle-même, par un organisme attitré à cette fin et soumis à l'objectif social pour lequel il est établi. Analogue à ce qu'il en est dans l'exercice de la justice : qui songerait à en faire une fonction privée?

 

Tout pays civilisé possède un organisme judiciaire. Les juges sont nommés par les gouvernements, mais ils jugent indépendamment des gouvernements, d'après les lois du pays, lois qui ne sont pas faites par les juges eux-mêmes, et d'après des faits que les juges n'ont eux-mêmes nt posés, ni inventés.

 

Ainsi devrait être le système monétaire. Au lieu de juges, des comptables, puisqu'il s'agit d'opérations comptables. Au lieu d'infractions ou de crimes, les faits économiques de la production et de la consommation, qui sont l'oeuvre, non pas de ces comptables, mais de producteurs et de consommateurs libres. Au lieu de témoignages pour déterminer la sentence du magistrat, des additions, des soustractions, des règles de trois, pour régulariser sainement la circulation du crédit financier, son entrée dans le circuit économique au rythme de la production, et son retour vers sa source au rythme de la consommation.

 

C'est un tel système que signifierait la mise en application des propositions financières du Crédit Social, énoncées par l'ingénieur écossais, C. H. Douglas, il y a déjà un demi-siècle. Crédit « social ». parce qu'il mettrait le crédit réel de la société au service de la société et de tous ses membres ; au lieu du crédit bancaire, main-mise sur le crédit de la société pour dominer et conditionner la vie économique des personnes, des familles et des corps publics.

 

La libre circulation du crédit pour la production, tant publique que privée, supprimerait tout problème purement financier. Et le retour du crédit réglé d'après la consommation totale, publique et privée, permettrait de supprimer le vaste système actuel de taxation, fustigé par l'écriteau « Mort aux taxes » qui a suscité cet entretien. A remarquer, en passant, que ce serait aussi la mort à la dette publique, puisque la consommation totale ne peut pas normalement dépasser la production totale.

 

            Vous êtes bien intéressé, je le vois. Mais vous comprendrez mieux par la lecture, à tête reposée, du résumé d'une conférence récemment donnée sur ce sujet à Sherbrooke et à Montréal. Je vais vous faire envoyer ce résumé.

 

(Georges Dubois est rentré chez lui enchanté. Il a reçu depuis, le résumé en question, que nous reproduisons ci-après).

 

            Irritation et gaspillage

 

            Dans une conférence, à Londres, le 19 janvier 1938, C. H. Douglas, le génie qui a donné au monde la lumière du Crédit Social, disait :

« The same remarks apply to the immense, complex, irritating and time-wasting taxation system, which keeps hundreds of people busily working, and is a complete waste of time. The whole of the results which are supposed to be achieved by the system of taxation could be achieved without any book-keeping at all; they could be achieved entirely through the price system ».

            Ce qui veut dire que, au lieu d'un système de taxes énorme, compliqué, irritant, occupant des centaines de personnes, l'objectif des taxes, dans la mesure où cet objectif peut être justifié, pourrait s'obtenir sans toute cette bureaucratie et cette comptabilité qui constituent un pur gaspillage de temps. L'objectif pourrait être atteint, beaucoup plus simplement et plus justement, par le système de prix.

Mais pour comprendre cela, il faut d'abord rectifier certaines notions et admettre certains principes, aujourd'hui totalement ignorés dans le mécanisme des prix. A la lumière de ces notions et de ces principes, tout s'éclaire : prix véritable, pouvoir d'achat approprié, décancérisation des taxes, libération de toute dette publique, et bien d'autres choses encore.

 

            Production et consommation

 

            Parle-t-on de production, de consommation, de budget, d'exportations, d'importations, etc., il faut toujours penser ces choses en termes de réalités, et non pas en termes d'argent. Qu'il s'agisse de production privée ou de production publique, c'est la capacité de produire qui doit déterminer les décisions. La finance ne doit jamais être un obstacle, car l'argent, le crédit financier, ne doivent être que la représentation chiffrée du réel.

 

            Ainsi, un budget du gouvernement ne doit pas être basé sur une capacité de payer, mais simplement d'exécuter physiquement des travaux, ou de fournir concrètement des services, d'ordre public, réclamés par la population. A mesure que travaux et services sont mis en oeuvre, le moyen financier, pour mobiliser ce qu'il y a à mobiliser, doit venir automatiquement, puisque la finance ne doit être que le reflet du réel, servir le réel et non lui faire obstacle.

 

            De même aussi, la production consiste à fournir de la richesse répondant à des besoins. Les besoins ne se comblent pas avec de l'argent, mais avec des biens réels. Ce sont ces biens qui sont une richesse, non pas l'argent.

 

            La richesse réelle disparaît par la consommation, par la destruction, ou graduellement par la dépréciation, l'usure, la vétusté. L'exportation, l'envoi de produits du pays à l'étranger, fait disparaître de la richesse du pays ; c'est donc une consommation. Et, au contraire, l'importation, l'entrée de biens venant d'un autre pays, enrichit le pays qui reçoit ces biens. L'importation équivaut donc à une production. Il est absurde de chercher à exporter plus qu'on importe : ce serait s'appauvrir. Si vous faites diligence pour exporter 5 voitures, et si vous restreignez les importations, pour ne pas en recevoir plus que 3 de même valeur, vous vous serez appauvri de deux voitures : demandez à votre professeur d'économie comment il peut trouver cette opération une balance de commerce favorable ! Un pays qui veut être indépendant, non pas vivre au crochet des autres, doit viser à exporter autant qu'il importe, à payer ses importations par ses exportations. En deçà, il s'endette; au delà, il s'appauvrit. On peut toujours faire des cadeaux, mais ce n'est plus du commerce, c'est de la charité, et alors, qu'on le dise !

 

Prix comptable et coût réel

 

            En matière de prix : Le prix comptable, c'est la somme de tout ce qui est déboursé (en argent ou en crédit financier) au cours de la production: salaires; quote-part des frais généraux, des frais de premier établissement et des frais d'entretien ; profits, qui sont pour l'entrepreneur et ses bailleurs de fonds ce que sont les salaires pour ses employés, etc. Pour que l'entreprise puisse tenir, il faut qu'elle récupère au moins tout ce prix de revient.

 

            Le prix de revient est un prix comptable. Mais le coût réel de la production, c'est tout ce qu'il a fallu consommer pour la réaliser. Ainsi, une table, quel que soit son coût financier, a réellement coûté le bois qu'il a fallu sacrifier pour la construire, -le travail relatif à la préparation de ce bois et à la construction de la table, la force motrice, l'usure de la machinerie utilisée, les énergies du fabricant, la nourriture et autres choses qu'il lui a fallu pour entretenir ses forces, etc. Il n'y a pas nécessairement — et sans doute jamais —, égalité entre le prix de revient financier et le coût réel. Par exemple, si l'ébéniste qui a fabriqué la table a reçu $30 de salaire, ces $30 entrent dans le prix de revient. Mais s'il ne dépense que les deux tiers de ce salaire, il n'a consommé, en ce qui le concerne, que pour $20 de produits ou de services. La production de la table aura donc absorbé, rien que sur ce point, pour $10 de moins de choses qu'il en figure dans le coût financier. Le contraire peut aussi arriver : par exemple, si, au cours de la fabrication, l'ouvrier subit un accident exigeant soins et remèdes.

 

            Douglas a fort justement écrit que le coût réel de la production, c'est la consommation. C'est ce qu'il a fallu réellement sacrifier pour la produire : sacrifier, non pas en termes d'argent, mais en termes de réel.

 

            Il est évidemment impossible de savoir exactement le coût réel, ainsi défini, de chaque article de production. Mais il est facile de savoir quel a été, durant une période donnée — disons une année— le coût réel de toute la production du pays : c'est le prix total- de la consommation de ce pays pendant cette même période.

Si, dans une année, toute la production, production privée et production publique, a été de 15 milliards ; et si, dans ce même pays, pendant cette même année, la consommation de toutes sortes (matériaux, produits finis, destruction, dépréciation, exportation) a été de 10 milliards, il faut conclure : il en a coûté réellement 10 milliards pour produire ce que la comptabilité des prix établit à 15 milliards.

 

            La comptabilité des prix est pourtant exacte. La somme des prix comptables de la production est bien 15 milliards. Mais en toute justice, on ne peut faire payer à la population plus que le prix de ce qu'elle consomme. Donc, globalement, 10 milliards, pas plus, c'est là le « juste » prix. Il faudra donc effectuer une opération d'ajustement des prix.

 

            Ce n'est pas seulement une question de justice. C'est aussi faire de la finance ce qu'elle doit être : le reflet exact des faits économiques, tant de la production que de la consommation. Si la production totale a été de 15 milliards, le crédit financier libéré pour la réaliser devait bien être de 15 milliards. Mais si la consommation totale n'est que de 10 milliards, le crédit total retiré de la circulation ne doit être que de 10 milliards.

 

            Un système financier assoupli se plie à ces opérations de comptabilité, pour servir au lieu de paralyser ou ralentir l'économie. Il s'y prête sans nuire à aucun intérêt privé, parce que, tout en décrétant un abaissement des prix à payer par les consommateurs, il prendra à même le fonds de crédit communautaire ce qu'il faut pour compenser au vendeur ce que cet abaissement de prix lui fait perdre. Le côté producteur récupérera donc le prix comptable auquel il a droit, puisque c'est la somme de dépenses faites en cours de production. Justice de part et d'autre.

 

            Une simple règle de trois, basée sur les statistiques de la production et de la consommation, indiquera quel escompte doit être accordé sur les prix marqués comptables, pour les abaisser au coût réel à payer par les consommateurs.

 

             Fin du système de taxes

 

            Ce mécanisme d'ajustement des prix permettrait de se dispenser du lourd, irritant et dispendieux système de taxes. Un exemple hypothétique, fort schématisé, va en donner une idée. Mais il ne faut pas perdre de vue qu'il s'agit d'un système financier dans lequel on admet que tout le crédit financier doit prendre sa source dans le fonds communautaire de crédit national (ou provincial), et y retourner après avoir accompli sa fonction. En reflétant fidèlement les faits économiques dans les deux sens : faits de la production dans le courant de sortie, faits de la consommation dans le courant de retour.

 

            Supposons que, pendant une période donnée, la production totale du pays, privée et publique, a été de 15 milliards. Si le budget du gouvernement pour cette période était de 3 milliards, cela veut dire que la production privée, la production de biens consommables, est de 12 milliards.

 

            D'autre part, supposons que la consommation totale, durant la même période, a été de 10 milliards. Consommation totale : bien consommés par la population, matériaux consommés pour la production tant publique que privée, usure de machine, dépréciation de biens durables, destruction par n'importe quelle cause, exportations — tout ce qui a fait disparaître ou diminuer de la richesse dans le pays.

 

On peut écrire :

 

Production publique     3 milliards

Production privée         12 milliards

Production totale          15 milliards Consommation totale 10 milliards

 

            Les 15 milliards qui ont financé la production de toutes sortes ont bien reflété le production de richesse.

 

            Pour que la finance reflète aussi fidèlement la consommation totale, il faut que cette consommation fasse remettre dans le canal du retour vers la source, non pas les 15 milliards libérés pour la production, qui en sont le prix comptable, mais seulement les 10 milliards de consommation totale, qui sont, nous l'avons expliqué, le coût réel de la production. Le coût réel est ici les 2/3 du prix comptable (10 contre 15).

 

            Actuellement, l'argent est retiré de la circulation de deux manières : dans les prix, par la vente des biens consommables, et en taxes par les gouvernements. On pourrait donc conclure dans le cas ci-dessus, que les prix devront être abaissés d'un tiers dans la vente aux consommateurs, et que les taxes devront être abaissées d'un tiers du budget, tout en ayant dépensé le budget total.

 

            Mais il y a plus simple que cela, et mieux à tous les points de vue. On va le voir.

Dans le cas de la table donné en exemple en parlant des prix, on a fait remarquer qu'il est impossible de définir le coût réel de chaque objet, alors qu'on peut connaître le coût réel du total de la production. De même aussi, il est impossible de dire exactement quel a été le coût réel (coût de la consommation) relatif à chacune des deux classes de production : la publique et la privée, alors que la consommation totale, englobant les deux, est connue.

 

            Pour être juste, il faut donc considérer les deux, non plus séparément, mais formant un seul tout, et en déduire : Si l'on retire de la circulation, par n'importe quelle voie, le total de 10 milliards, on aura obtenu le résultat voulu : une finance reflet fidèle de la réalité consommation.

 

            Cela permet de libérer le gouvernement de tout son système de taxes, en retenant un seul mécanisme de retrait du crédit : par la voie des prix ajustés, au niveau de la vente des produits consommables aux consommateurs.

 

            Dans le bilan hypothétique pris comme exemple, deux lignes seulement entrent en compte pour l'opération, car seule la production privée est sujet à vente :

 

            Production privée         12 milliards

            Consommation totale 10 milliards

 

            Pour retirer de la circulation 10 milliards en vendant 12 milliards de biens consommables, l'arithmétique demande d'abaisser les prix de vente de 2 milliards sur 12 — soit de 1 sur 6, soit un escompte général de 16 et 2/3 pour cent. Les consommateurs en bénéficieront, et l'Office Monétaire, chargé de l'ajustement des prix, fera le vendeur obtenir, à même le fonds communautaire de crédit national, le montant qu'il ne reçoit pas de l'acheteur.

 

            Le gouvernement n'aura pas eu un homme à employer, pas une formule à imprimer, pas un contribuable à embêter, pas même un rapport à recevoir. Son travail aura consisté à soumettre à l'approbation du Parlement le programme de travaux et services publics réclamés par population, tant qu'ils sont physiquement possibles et dans l'ordre de leur importance, à les faire exécuter par des entrepreneurs compétents et à recevoir les compliments de ses administrés.

 

            Ce serait vraiment la fin d'un gaspillage de temps, en même temps qu'un soulagement de méninges chez les taxeux et les taxés actuels.

 

            Les chiffres donnés dans notre exemple sont quelconques. Si la production publique formait une plus grosse part de la production totale, l'escompte sur les prix serait moindre, ce qui pourrait servir à guider le vote des parlementaires sur le budget. Mais il est à prévoir que, dans un système financier corrigé dans le sens des propositions du Crédit Social Douglas, le gouvernement aurait beaucoup moins à faire : les personnes, les familles et les associations libres, étant adéquatement financées, seraient capables d'accomplir elles-mêmes les fonctions qui relèvent mieux d'elles que du gouvernement.

 

            D'ailleurs, aussi, toutes les opérations mathématiques ne font que refléter la réalité. Quel que soit le facteur d'ajustement des prix, le pouvoir d'achat en face leur est globalement équivalent. Et chaque personne en possède un certain montant par le dividende social périodique à tous et à chacun.

            Les statistiques de la production et de la consommation qui déterminent l'escompte ne peuvent être établies qu'à la fin de chaque période (année ou semestre). Le taux d'escompte n'est donc appliqué que dans la période qui suit. Les besoins et coutumes ne sont point normalement avides de changements brusques et extrêmes. Et plus les ajustements périodiques des prix sont rapprochés, moins les variations sont prononcées. Le facteur des prix agit à la façon du régulateur automatique d'un moteur soumis à une demande qui fluctue. Une économie libérée des éléments financiers malsains qui la vicient aujourd'hui ne bousculerait plus les populations d'un extrême à l'autre, entre des sommets vertigineux et des abîmes sombres.

 

            Il peut rester bien des points d'interrogation dans l'esprit du lecteur insuffisamment renseigné sur l'ensemble de la doctrine créditiste. Un article ne peut être un traité complet. Mais le journal Vers Demain continuera, comme il le fait assidument depuis son premier numéro, il y a plus de 28 ans, à présenter divers points de cette riche et lumineuse doctrine. A chacun d'être aussi- assidu à en faire la lecture.

 

Louis Even