L'automation fait des pieds-de-nez à la politique de plein emploi

 

Le salaire annuel garanti devient le revenu annuel garanti

Le revenu annuel garanti devra devenir le dividende social à chacun

Dividende sans enquêtes et sans taxes du Crédit Social

 

L’argent le crédit, simple affaire de décision

Par des hommes ou des institutions possédant le pouvoir de décider

 

 

            Sans argent

 

            Être sans argent, ou avec peu d'argent, pouvait ne pas nécessairement signifier la pauvreté absolue, il y a quelques siècles. Avant la révolution industrielle, avant l'avènement des machines à force 'motrice tirée de la vapeur ou de l'électricité, les familles possédant quelques moyens de production pouvaient trouver à se nourrir, même à s'habiller : les unes, de l'exploitation de leur ferme ; d'autres, de produits obtenus en échange de leurs services locaux, ou en échange de produits de leur atelier ou de leur artisanat.

 

            Mais combien de temps un individu peut-il survivre sans argent dans le monde d'aujourd'hui ? Un monde où la masse des personnes valides est surtout composée de travailleurs ne possédant autre chose que leurs bras et leur compétence, n'ayant donc d'autre ressource que l'embauchage au service du petit nombre entre les mains desquels se concentrent de plus en plus les moyens de production.

 

            Vienne une crise de chômage, c'est tout de suite l'anxiété, et bientôt les privations, dans une multitude de foyers. Surtout quand les autres sources de revenus sont totalement ou à peu près inexistantes. Ceux qui durent affronter la grande dépression d'avant la deuxième guerre mondiale en ont fait l'expérience dans leur esprit, dans leur coeur et dans leur chair. Si le souvenir de cette dure période s'estompe avec le recul des années, c'est parce qu'un pourcentage croissant de la population d'aujourd'hui, les moins de trente ans, n'étaient pas nés ou n'étaient que des enfants au berceau lorsqu'elle prit fin. Ceux-là ne peuvent connaître qu'historiquement la misère noire qui frappa un si grand nombre de familles de chez nous, comme d'autres pays pourtant bien équipés pour produire en abondance tous les biens exigés par les besoins normaux des personnes et des familles.

 

            En vertu d'un règlement pris pour une loi intangible, le pouvoir d'achat ne naissait que de la production. Pour l'obtenir, il fallait être engagé dans la production, soit par son travail, soit par ses placements de capitaux. Le règlement tient encore, mais en ce temps-là, il n'existait aucun des- adoucissements qui atténuent le sort du chômeur d'aujourd'hui : ni assurance-chômage, ni allocations familiales, ni pension aux mères nécessiteuses, ni aide de bien-être social. Quand le travailleur tombait en chômage, perdant sa seule source de revenu, ce sont tous ses dépendants qui pâtissaient avec lui. Cela faisait bien du monde, puisque, au Canada, c'est en moyenne 8 personnes sur 20 qui sont lucrativement engagées dans la production ; les 12 autres sur 20 dépendent directement ou indirectement de l'argent versé à ces huit-là, pour se procurer de quoi vivre.

 

            Le chômage des années '30 se prolongeant, les épargnes se volatilisèrent, les caisses de charité privée s'amenuisèrent, et ce fut la détresse en largeur et en profondeur. Pas d'emploi, pas d'argent ; pas d'argent, pas d'achats ; pas d'achats, pas de ventes ; pas de ventes, pas d'emploi. Mais le pas d'emploi commença par la raréfaction de l'argent, par la restriction du crédit. Ce « pas d'argent », point de départ de la chaîne, bénéficiait alors du secret des dieux: on y voyait une situation regrettable, mais inévitable et insoluble. Les possibilités physiques étaient bien là comme auparavant, mais l'argent n'y était plus : donc, il fallait subir l'épreuve, croiser les bras devant d'immenses possibilités de production mises au garage. La privation au sein de l'abondance.

 

            C'est pendant cette noire période que des patriotes ayant rencontré la lumineuse doctrine du Crédit Social résolurent de la faire connaître largement autour d'eux. Ils espéraient que la logique des propositions de Douglas ouvrirait vite les yeux des hommes publics sur la sottise de la situation, et que les gouvernants s'empresseraient d'y mettre fin en remplaçant le monopole dictateur du crédit par le service du crédit de la société. Au Canada français, cette propagande se fit d'abord par des conférences en assemblées dès 1935, puis par les Cahiers du Crédit Social en 1936, et sur une plus grande échelle par le journal Vers Demain, lancé en 1939, en même temps que l'entrée du Canada dans l'absurde guerre mondiale qui allait durer six années.

 

            Accueil et refus

 

            Le Crédit Social fut généralement accueilli comme un coup de soleil et une source d'espoir par la masse qui souffrait. Mais il n'en fut point de même auprès de ceux qui, tenant des postes de- commande rémunérés, sont les valets conscients ou inconscients de la clique qui mène le monde par le monopole du crédit. Guère de succès, non plus, auprès de moralisants qui prétendent que l'homme doit être attelé et camisolé pour ne pas perdre son âme ; que, si eux-mêmes savent user sagement de l'argent qu'ils peuvent avoir, il n'en est point de même pour le commun des familles. Il fallait enrayer cette propagande du Crédit Social : économistes, politiciens, et trop de clercs avec eux, allaient lui opposer un barrage d'objections. Trois entre autres :

 

Première objection :

« Vous parlez de fournir de l'argent nouveau aux producteurs pour remettre en marche les roues de l'industrie, et aux consommateurs pour leur permettre d'acheter les produits. Mais l'argent, ça ne se fait pas comme ça. »

 

            — Eh bien, la guerre n'allait pas tarder à démontrer que l'argent, ça se fait comme ça, puisqu'il n'y en avait pas la veille et que, du soir au matin, ont surgi et continué de surgir tous les millions et les milliards voulus pour une guerre longue et extrêmement dispendieuse.

 

Deuxième objection :

« L'application du Crédit Social engendrerait une inflation monumentale, plus funeste encore que la crise et le chômage. »

 

            — Eh bien, le Crédit Social n'a encore été appliqué nulle part, et pourtant tous les pays évolués ont connu une inflation monumentale qui continue encore. C'est le système actuel qui greffe d'un virus d'inflation toute unité monétaire mise en circulation.

 

Troisième objection :

« Des dividendes à tout le monde, de l'argent pas gagné, c'est immoral. »

            — De l'argent pas gagné, il s'en distribuait déjà beaucoup : aux politiciens, qui n'avaient pas su se servir de leur mandat pour mettre fin à une crise artificielle ; aux banquiers, qui avaient mis la population en pénitence en étranglant le crédit, et qui endettaient la nation chaque fois qu'ils lui permettaient d'utiliser son propre crédit. Depuis ce temps-là, d'ailleurs, les scrupules concernant l'argent non gagné sont tombés à mesure que, sous la pression de nécessités explosives, les gouvernements ont dû, par des mesures dites de sécurité sociale, distribuer de l'argent non conditionné par l'emploi.

 

            Graduellement

 

            C'est qu'en effet, la propagande incessante des créditistes, avec ses arguments irréfutables, confirmés par le passage subito d'une économie sans argent pour les oeuvres de paix à une économie d'abondance d'argent pour les oeuvres de guerre, faisait sauter tout le mystère qui avait entouré la question de l'argent et du crédit. Impossible de le cacher désormais : l'argent, le crédit, sont simple affaire de décision par des hommes ou des institutions possédant le pouvoir de décider. Continuerait-on de subir passivement des décisions qui, sans justification aucune, faisaient souffrir toute la communauté ?

 

            Il fallut qu'en pleine guerre, les gouvernements promettent qu'on ne connaîtrait plus de privations au sein de l'abondance, qu'on ne verrait plus de ventres creux devant des greniers pleins. On parla de plans Beveridge, Marsh, New Deal, etc.

 

            Et dès 1944, le gouvernement canadien adoptait une législation pour des allocations familiales. Maigres, sans doute, et comme à regret, mais ce fut un commencement. D'autres mesures allaient suivre, qui distribueraient de l'argent dissocié de l'emploi. L'assurance-chômage verse des prestations à l'ouvrier qui entre en chômage, ce qui est exactement le contraire de l'emploi. Les pensions de vieillesse ont commencé par exiger que la personne âgée cesse tout emploi lucratif. L'aide aux mères nécessiteuses est conditionnée par le besoin et non pas par l'emploi. Et personne n'ose plus dire que c'est immoral.

 

            Il est vrai qu'au sortir de la guerre, tous les gouvernements, tous les partis politiques, ont inscrit dans leur programme la poursuite d'une politique de plein emploi, d'embauchage intégral. Mais il est non moins vrai que cette politique est irréalisable : elle, se heurte à la poussée incoercible du progrès dans les moyens et les procédés de production. On a beau raccourcir la période de vie active par les deux bouts, en prolongeant la scolarité d'une part, en abaissant l'âge de mise à la retraite d'autre part ; on a beau diminuer les heures d'ouvrage de chaque semaine et augmenter le nombre de semaines de vacances payées ; on a beau lancer des programmes de production aucunement nécessités par les besoins normaux des personnes et des familles ; on a beau susciter et promouvoir à coups de propagande des besoins factices nouveaux ; on a beau maintenir des hommes valides sous les armes et d'autres dans la production d'armements ; on a beau multiplier le nombre de fonctionnaires, de bureaucrates, d'inspecteurs et autres parasites qui ensablent les rouages de la production ; des compagnies ont beau garder, par sentiment d'humanité, des employés dont elles n'ont réellement plus besoin — il reste encore des chômeurs. Et, de plus en plus, l'automation, que des imbéciles voudraient entraver, fait des pieds-de-nez à la politique du plein emploi.

 

            Mais l'individu sans salaire de 1967 n'est pas totalement en face de rien, comme était celui des années '30. Les faits du progrès, et l'expansion de la philosophie d'une économie véritablement humaine que les créditistes ne cessent de promouvoir, imposeront u n élargissement encore de la distribution de pouvoir d'achat non associé à l'emploi.

 

            A cause du système financier qu'on n'a pas encore remplacé par celui du Crédit Social, cette distribution d'argent dissocié de l'emploi ne se fait actuellement qu'en pompant, par les taxes, de l'argent déjà distribué aux personnes engagées dans la production ; ou, quand les taxes ne suffisent pas, par des additions de crédit endettant financièrement l'économie du pays. Mais cela aussi devra tomber, sous le poids d'une fiscalité dépassant les limites endurables-et devant la colère de ceux qui en font les frais.

 

            Il y a donc eu progrès social comparativement avec l'enlisement des années d'avant-guerre. On admet, plus que théoriquement, que tous, employés ou non, ont droit à la vie. Personne n'ose plus nier que ce droit à la vie comporte le droit aux biens nécessaires à la vie ; donc, le droit de tous à un pouvoir d'achat leur permettant de se procurer ces biens quand le pays est capable de les offrir. Progrès, même s'il se ressent trop des décisions mobiles d'un Etat-providence et de l'esprit de ses fonctionnaires ; même s'il s'accompagne d'une imposition de taxes sur les gagnants et d'enquêtes et autres procédés humiliants pour les secourus ; même s'il souffre d'un climat de rationnement guère en harmonie avec les grandes possibilités de la production moderne.

 

            Combien plus resplendissant serait ce progrès, combien plus généreusement assuré le pain quotidien à tous, si la législation sociale s'inspirait de l'optique créditiste, si elle considérait les possibilités non pas d'abord en termes d'argent, mais d'abord en termes de produits et services offerts, y ajustant l'expression monétaire qui ne doit être qu'un fidèle reflet des réalités. Les allocations familiales, par exemple, pourraient facilement être triplées, sans pour cela épuiser la capacité de production de lait, de pain, de vêtements, de chaussures, et sans que l'assiette ou la garde-robe de personne n'aient à en souffrir. Mais combien d'instruits trouvent encore cela incompréhensible !

 

            Salaire annuel garanti

 

            Il y a quelques années, des syndicats ouvriers, de secteurs exposés à des périodes de chômage, poussèrent l'idée d'un « salaire annuel garanti ».

 

            Cela voulait dire que l'employeur s'engagerait à payer à l'employé le salaire d'une année entière de travail, même si, par suite de conditions du marché, ou pour d'autres raisons, l'employeur était obligé de suspendre ou ralentir sa production pendant des jours, des semaines ou même des mois. Que cette demande fût justifiée ou non, c'était toujours bien une réclamation d'argent dissocié de l'emploi, au moins quant à la période ou aux périodes où l'employé ne participerait pas personnellement à la production.

 

            On en parle moins aujourd'hui, soit parce que ces périodes s'avèrent moins fréquentes ou moins longues, soit parce que les syndicats ont préféré insister pour des salaires horaires plus élevés ou des améliorations marginales qui, dans l'ensemble, leur apportent plus d'argent. Il était difficile, il nous semble, de se faire payer à la fois à l'heure et à l'année.

 

            En tout cas, si le salaire annuel garanti pouvait être une assurance de revenu plus stable pour les embauchés de la production, il n'apportait rien à la majorité de la population, aux 12- personnes sur 20 qui, de par leur âge, ou leur santé, ou leur fonction, ou pour d'autres raisons, sont inemployées et inemployables ; enfants, malades, mères et filles au foyer, personnes âgées ou invalides, etc. Et pourtant, tous ces individus ont besoin de produits et de services pour vivre ; tous doivent payer les choses dont ils ont besoin et qu'ils ne produisent pas eux-mêmes.

 

            La formule du « salaire annuel garanti » resterait donc inefficace par elle-même pour reconnaître concrètement et directement à tous et à chacun le droit à la vie, le droit aux biens nécessaires à la vie.

 

            Revenu annuel garanti

 

            Un pas de plus a été exprimé, quoique pas encore réalisé, quand la formule est devenue : Un « revenu » annuel garanti.

 

            « Revenu » ne veut pas nécessairement dire « salaire ». L'intérêt sur de l'argent placé, le dividende sur des actions industrielles, ne sont pas des salaires, mais sont certainement des revenus. Et il peut y en avoir d'autres genres. Le dividende social proposé par les créditistes ne serait pas un salaire, mais serait un revenu : revenu conditionné par le seul fait d'être un membre vivant de la société, revenu lié à la personne d'une part et à l'existence de produits d'autre part. Plus stable que le salaire. Et, avec le progrès, plus important que le salaire, à mesure que la production dépendrait moins du travail humain et davantage des ressources naturelles, des machines, du perfectionnement dans les procédés de production.

 

            L'expression « revenu annuel garanti » a été entendue jusque dans des milieux politiques. Sans toutefois que soit précisé de quelle source proviendrait ce revenu pour les personnes qui n'ont aucun emploi lucratif.

 

            Ainsi, Jean-Pierre Goyer, député fédéral du comté de Dollard, parlant au Club KinsmenAlouette le 16 janvier dernier, disait :

 

« L'objectif, à Ottawa, est un régime général de revenu garanti. »

 

            S'il a développé explicitement cette idée, le rapport paru dans la presse que nous avons pu voir n'en a rien dit.

 

            De plus de poids encore, la déclaration suivante de Jean Lesage, dans son discours prononcé au Congrès de la Fédération Libérale du Québec le soir du 20 novembre 1966. Il n'était plus premier ministre, mais à titre de chef de l'opposition, il devait bien parler au nom de tout le parti qu'il dirige, quand il disait, d'après un rapport paru dans « Le Devoir » du lendemain :

 

« La prochaine conquête du parti libéral sera de doter les Québécois d'un revenu annuel garanti. »

 

            Il ne dit pas « tous les Québécois », ni « chaque Québécois ». S'agirait-il seulement d'un revenu collectif garanti pour toute la population en bloc ? Ou s'agit-il bien d'un revenu personnel ? Le montant envisagé procurerait-il au moins le minimum de biens nécessaires à la vie ? Ce revenu s'appliquerait-il à chaque individu, n'en excluant aucun, quel que soit son âge, qu'il soit employé ou non employé dans la production ?

 

            Ce n'est pas précisé. Mais nous croyons que le chef libéral avait en vue une sécurité sociale plus étendue que par les mesures sociales actuelles ; une allocation annuelle, non plus conditionnée par l'invalidité, la cécité ou une preuve d'indigence, mais seulement par le fait que l'individu en bénéficiant n'aurait aucune autre source de revenu, ou que telle autre source, si elle existait, n'atteindrait pas le montant établi comme revenu annuel garanti, exigeant donc un complément assuré par la loi.

 

            Mais, même vu comme un élargissement de la sécurité économique, si le revenu annuel garanti doit exclure ceux qui en obtiennent au moins l'équivalent en salaire, il faudra encore des requêtes de la part des non-salariés, des questionnaires, des enquêtes, des vérifications, des classements, des revisions périodiques, avec tout le lourd appareil bureaucratique exigé pour tâcher de boucher des trous dans un système où les trous se multiplient à mesure que le progrès physique devrait avoir comme conséquence de les supprimer. Tribut payé au maintien de la souveraineté de l'argent sur le réel dans notre présent système économique.

 

            L'homme public canadien actuellement le plus avide de voir institué un régime de revenu annuel garanti est, semble-t-il, le ministre fédéral de la Santé et du Bien-Etre, Allan MacEachen. Il prévoit que l'automation nous conduira à modifier nos notions en matière de travail et de revenu. D'une entrevue avec MacEachen, rapportée dans « Canada Month .» de mai dernier (1967), sous la signature de John Kettle, nous relevons les phrases suivantes qui donnent une idée des vues du ministre :

 

D'ici quelques années, il sera possible pour les manufacturiers de passer directement de la planche à dessin au produit fini, par l'emploi de l'ordinateur et de l'électronique. La participation de l'homme, le travail physique, seront pratiquement éliminés ... Jusqu'à récemment, l'attitude générale au sujet de l'assistance par le BienEtre social a été dominée par l'idée que le travail était nécessaire et que l'indigent devait être orienté vers l'occupation d'un emploi ... Mais l'individu ne doit plus être considéré comme un isolé, indépendant et devant compter seulement sur lui-même. II est membre d'une société et a droit à des services tirés par le gouvernement de la richesse collective du pays.

Le gouvernement doit transférer à chaque membre de la communauté une part suffisante de cette richesse pour subvenir à ses besoins basiques.

Ah ! je le sais bien, dès que vous parlez d'un revenu annuel garanti, vous sentez immédiatement une défiance dans l'esprit des gens, vous passez pour être en faveur de garantir le nécessaire à une population inoccupée. Pourtant, si le monde atteignait le point où la plupart des biens proviendraient de la production des machines, le revenu annuel garanti ne serait-il pas un système de distribution parfaitement justifiable ? Si l'on entrait dans une économie n'ayant plus besoin de travail pour maintenir le flot de production, qui donc aurait encore de la difficulté à voir clair dans un système de revenu annuel garanti pour fournir du pouvoir d'achat ? On peut concevoir un mode d'application de ce système, soit par l'industrie, soit par le gouvernement. Le système actuel d'assurance-chômage pourrait être remplacé par quelque chose de ce genre ...

 

            Le ministre MacEachen est relativement jeune encore, 46 ans. Il voit l'avenir avec optimisme. Il est parfois mentionné comme successeur possible de Lester Pearson à la tête du parti libéral, lorsque ce dernier prendra sa retraite, ce qui signifie sous peu, probablement avant la prochaine élection générale. Mais, le passé nous l'apprend, les puissances financières ne restent ni neutres ni passives quand vient' l'heure du choix d'hommes-clés, ni quand vient celle de décisions majeures susceptibles de toucher à leur forteresse.

 

            Toute cette question de revenu annuel garanti est d'ailleurs encore nébuleuse et beaucoup trop entachée d'étatisme, comme toutes les mesures actuelles de sécurité sociale. Il est toutefois intéressant de constater l'évolution obtenue dans les esprits vis-à-vis du droit de chaque personne à une part des biens terrestres. Les créditistes de Vers Demain ont toujours été à la pointe du combat pour réclamer non seulement la reconnaissance, mais la réalisation de ce droit que tout être humain tient de sa nature même, droit fondamental et imprescriptible, si fortement rappelé par Pie XII dans son message de Pentecôte de 1941. Vers Demain et ses apôtres n'ont pas oeuvré en vain. Et comme ils continuent de promouvoir une formule idéale et directe • pour la réalisation pratique de ce droit, la formule du Crédit Social, un dividende périodique à chaque citoyen, ils peuvent bien espérer que, sous une pression sentie de la part de la population, doublée d'une pression des événements, les législateurs en viendront à mettre au rancart un système de plus en plus visiblement faux, compliqué, inefficace et tyrannique, pour lui substituer le système à la fois si clair, si logique, si souple, si efficace et si humain du Crédit Social — système conçu par le génie de Douglas et présenté par lui au monde il y a cinquante ans.

 

            Multiplier les capitalistes

 

            Voici maintenant une autre idée, qui n'est pas encore du Crédit Social, mais que son auteur présente comme un moyen de corriger certains reproches faits au capitalisme centralisateur actuel, au lieu de lui tourner le dos complètement pour loucher du côté du socialisme de Marx.

 

            L'auteur n'est pas un politicien. C'est un avocat américain, Louis Kelso. Au sortir de son service dans la marine des États-Unis, il y a une vingtaine d'années, Kelso, qui songeait à une carrière d'avocat de sociétés industrielles ou financières, voulut d'abord se livrer à la rédaction d'un manuscrit dans lequel il exprimait ses vues sur les moyens de faire servir la grande productivité moderne à rendre tout le monde riche.

 

            Kelso constatait fort bien que cette productivité est surtout le fait d'instruments de capital — machinerie, installations, force motrice, procédés perfectionnés — bien plus que le fait de la main-d'oeuvre. A quoi, par exemple, tient essentiellement la différence entre le rendement d'un homme qui travaille avec une scie à main, pour produire des planches, et le rendement, dans le même temps, d'un homme disposant d'un moulin à scie motorisé ? L'effort fourni par l'homme peut être le même dans les deux cas, mais il y a une énorme différence dans le volume des planches produites. La différence tient justement à la mécanisation et à la motorisation.

 

            Si l'on veut accroître la production de biens, il ne faut donc pas en chercher les moyens dans une augmentation de la main-d'oeuvre par une politique de plein emploi, mais dans un développement des instruments de capital. Et pour que la population en général profite de cet enrichissement, il faut diffuser la propriété de ces biens de capital. Autrement dit, multiplier le nombre d'actionnaires de l'industrie. Ce qui conduira à des dividendes plutôt qu'à des salaires comme source prévalente de revenu.

 

            La poursuite du plein emploi dans une société industrielle avancée n'est pas seulement un objectif illusoire, c'est une perversion, affirme Kelso. Même si le plein emploi pouvait être réussi, et maintenu sans pour cela être sous un régime totalitaire, ce serait encore inefficace pour conduire à une économie de richesse généralisée.

 

            Nous, créditistes, sommes certainement d'accord avec Kelso sur la question du plein emploi.

 

            D'accord avec lui, encore, quand il dit qu'il faut chercher du capital nouveau ailleurs que dans ce qu'il appelle « la servitude de l'épargne ». Une des trois grandes propositions énoncées par notre maître Douglas, c'est justement que la production nouvelle doit être financée, non pas par l'épargne, mais par des crédits financiers nouveaux.

 

            Que propose Kelso pour financer une expansion industrielle sans recourir à l'épargne, par du capital nouveau, et d'une manière qui multiplierait le nombre de capitalistes ? Prenons le cas d'une compagnie qui veut agrandir son installation, augmenter ses instruments de capital. Kelso propose qu'elle émette des actions nouvelles et les vende de préférence à des personnes qui n'ont pas le moyen de les payer. Son plan implique une certaine compréhension de la part des institutions de crédit et un certain appui de la part du gouvernement. Les acheteurs des actions nouvelles obtiendraient leurs moyens de paiement des institutions financières, par des avances de crédit remboursables sur un certain nombre d'années. Le gouvernement accorderait à la compagnie des exemptions de taxes pour ce nombre d'années, que Kelso appelle période de formation de capital nouveau.

 

            Mais, où les nouveaux actionnaires, qui jusque-là avaient besoin de tout leur revenu pour vivre, trouveront-ils de quoi rembourser leurs avances de crédit ? Les installations accrues et l'exemption temporaire de taxes devraient permettre à la compagnie de verser à ses actionnaires des dividendes rondelets, et les nouveaux capitalistes appliqueraient leur part de ces dividendes aux remboursements des prêts obtenus. Les institutions de crédit y trouveraient ainsi leur compte par les frais chargés sur les prêts. Le gouvernement lui-même serait vite plus que compensé pour les impôts perdus provisoirement, ces formations de capital nouveau conduisant à un enrichissement général dont le gouvernement verrait augmenter sa tranche sans avoir besoin d'en augmenter le taux.

Le même mode de financement pourrait s'appliquer à des entreprises nouvelles, multipliant ainsi le nombre de capitalistes, au lieu de grossir les portefeuilles d'une minorité déjà bien nantie.

 

            Évidemment, le Crédit Social a beaucoup mieux à, présenter, en -voyant dans chaque citoyen, de sa naissance à sa mort, un co-propriétaire des ressources naturelles telles que sorties des mains du Créateur, et un co-héritier du progrès réalisé par les générations et transmis jusqu'à la nôtre. Tous et chacun bénéficieraient d'un dividende social sur ce véritable capital communautaire, facteur prépondérant de la grande production moderne.

 

            Toutefois, nous avons voulu souligner l'élargissement de vues qui se fait dans les esprits, en présentant ces notes plus que brèves, tirées de deux articles dans le même numéro (mai 1967) du « Canada Month » mentionné plus haut. L'un des articles a pour auteur Anthony J. Patterson et comme titre « Three men pushing us all to become wealthy » (Trois hommes qui nous poussent tous à devenir riches). L'autre, intitulé « Affluence for all Canadiens » (Richesse pour tous les Canadiens), a pour auteurs Winnett Boyd et Jon W. Kieran (à ne pas confondre avec le Kierans du parti libéral de Jean Lesage).

 

Promoteurs au Canada

 

            Lorsque Kelso rédigea son manuscrit il .y a une vingtaine d'années, il ne voulait le voir publier qu'après sa mort (peut-être pour ne pas encourir le risque de passer pour un utopiste). Mais, devenu associé dans une importante firme d'avocats de San Francisco, et aussi membre du directorat d'un Centre pour études humanistes à Aspen (Colorado), il eut là comme co-directeur le docteur Mortimer Adler, philosophe, auteur et éducateur. Les deux lièrent amitié, et Adler insista pour voir le manuscrit. Il poussa ensuite Kelso à exposer sa thèse au public en éditant « Le Manifeste capitaliste » et « Les nouveaux capitalistes ».

 

            Mais qui sont au Canada les trois hommes dont Patterson, dans son article, dit qu'ils nous poussent tous à devenir riches ? Deux d'entre eux sont les auteurs mêmes de l'autre article : Boyd et Kieran. Le premier, Boyd, est président de la firme Arthur D. Little of Canada Ltd. Et son alter-ego intellectuel, Kieran, est conseiller en relations publiques et directeur d'une compagnie pétrolière britannique. Le troisième est un homme d'affaires notoire : Frank S. Capon, vice-président et directeur de DuPont of Canada Ltd., poste dans lequel il détient le pouvoir 'd'embaucher, de congédier, de mécaniser, de bâtir, d'emprunter, d'acheter et de vendre. Ce qui lui confère l'autorité sur 7,000 employés canadiens et la gestion directe d'un actif de 200 millions de dollars et indirectement de nombreux autres actifs.

 

            Il y a une couple d'années, Capon fut intéressé à la lecture d'une série d'essais sous le titre « The Canadian Prospect », portant la signature de Boyd. A peu près en même temps, la curiosité de Boyd fut éveillée par des rapports de presse d'une conférence donnée par Capon. Les deux ne tardèrent pas à se rencontrer. Et à partir de cette époque, les essais composés par Boyd furent émaillés de citations de Kelso et Adler.

 

            C'est que Capon partageait la même optique que Kelso concernant le capital et le travail dans l'industrie moderne :

 

« Les progrès technologiques nous permettent de produire plus de richesse avec moins d'heures d'effort humain. Les effectifs humains, cependant, ne produisent pas davantage. Ce sont les machines qui produisent de plus en plus, et les hommes de moins en moins. Mais nous, tant hommes d'affaires que politiciens et économistes, avons sottement parlé de cette productivité accrue comme d'un plus grand rendement par heure d'homme. Les syndicats ouvriers se sont prévalus de cette définition pour réclamer des hausses de salaires, les obtenant au besoin par des grèves multipliées. Ces hausses de salaires ont poussé les employeurs à mécaniser davantage leurs industries, ce qui faisait baisser l'emploi. Les baisses d'emploi ont provoqué des appels au gouvernement pour des secours financiers : pensions, allocations et autres. Les politiciens ont cédé pour ne pas s'aliéner des électeurs. L'industrie doit en faire les frais et hausser ses prix en conséquence, d'une part à cause des hausses de salaires, d'autre part à cause du poids croissant des impôts. Et c'est l'inflation, dont la spirale est ainsi interminable ... »

 

            Penser à l'économie moderne, constate encore Capon, c'est penser au déplacement d'hommes par les machines, à la concentration du capital entre quelques mains, à la nécessité de répandre la richesse sur une base plus équitable. Le capitalisme a donc mauvaise presse. Peut-on alors s'étonner que des gens prêtent l'oreille aux voix socialistes qui demandent l'abolition de la propriété privée, le contrôle de la production par l'État, des impôts accrus sur les possédants pour les redistribuer aux moins fortunés sous forme de diverses mesures sociales ?

            Pourtant, il est faux de dire que le droit de tous à une part de la richesse matérielle et le droit de propriété sont en opposition. Les deux reposent sur des principes de droit naturel. C'est pourquoi des esprits comme Kelso, comme Capon, comme Boyd, comme Kieran, veulent préserver l'entreprise privée, le capitalisme en le corrigeant de ses aspérités antisociales. C'est pourquoi, n'étant pas encore rendus au niveau du Crédit Social qui déclare tous les citoyens capitalistes de droit, ces hommes poussent une formule pour au moins multiplier le nombre de capitalistes, d'actionnaires nouveaux dans l'industrie.

 

            Quel écho trouvent-ils dans les milieux politiques ? — Peu jusqu'ici, sauf peut-être aux Philippines, où un éminent professeur d'université, conseiller du gouvernement, déclare que « dans des années à venir », les propositions de Kelso auront sauvé le capitalisme, en démontrant qu'il est possible de développer rapidement l'économie sans avoir à sacrifier ni des libertés, ni la propriété privée. ... Ce président d'université, Dr. Salvator Araneta, gagnerait encore, et beaucoup, à tourner son esprit vers l'étude du Crédit Social de Douglas.

 

            Au Canada, à l'automne de l'an dernier (1966), un ami de Boyd réussit à grouper quelques ministres fédéraux à Ottawa, pour entendre exposer le plan de Kelso. Parmi eux, Mitchell Sharp, notre actuel ministre des Finances. Les promoteurs firent venir Kelso de la Californie. Il présenta son sujet, en y ouvrant une fenêtre sur l'économie canadienne. Quelques-uns — pas Sharp — manifestèrent une certaine attention, mais aucun signe de conviction ou d'enthousiasme. Faut-il s'en étonner quand on, connaît ces milieux, la subordination au parti, et la subordination des partis au magistère de l'appareil financier international ?

 

LOUIS EVEN