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Pour
l'application du Crédit Social
Que
peut faire la science économique?
English

par
Diane Boucher, M. Sc., M. A.
La
première partie de cet article, publiée
dans l’édition de mars-avril 2004, présentait les caractéristiques
marquantes de la pensée de C.H. Douglas, auxquelles il faut
s’ouvrir pour voir ce qu’il voit et comprendre ce qu’il comprend
du système économique. C’est un paradigme très différent de celui
qui sous-tend l’orthodoxie économique.
La seconde partie de l’article traite en détail du diagnostic
que Douglas fait des problèmes du système économique. Pour en
favoriser la compréhension, plusieurs diagrammes complètent les
explications. Trois modèles mathématiques très simples illustrent les
effets du remplacement du travail humain par le travail de la machine,
concept fondamental dans la théorie de Douglas.
RÉSUMÉ
C.H.
Douglas affirme qu’un défaut dans le système des prix cause un rétrécissement
accéléré du pouvoir d’achat et qu’il est impossible de corriger
ce défaut dans un système financier où la monnaie est un bien fabriqué
et commercé en vue du profit. Selon
lui, la correction exige un système financier où le pouvoir d’achat
de la monnaie est ajustable par la manipulation directe du niveau des
prix et la distribution générale d’un dividende sur la capacité de
production nationale. Or,
ce diagnostic et cette solution ont été ignorés ou rejetés par les
économistes de toutes tendances. Par l’apport de méthodes de modélisation
et de simulation appropriées, la science économique peut contribuer à mettre en lumière les particularités de la théorie
du crédit social en vue de faciliter sa compréhension et son
acceptation et ainsi rendre possible son application.
Le
diagnostic
«Je
sais que la plupart des gens, y compris ceux qui sont à l’aise devant
des
problèmes de la plus grande complexité, acceptent rarement
même
la plus simple et la plus évidente des vérités si elle les oblige
à
admettre la fausseté des conclusions qu’ils se sont plu à expliquer
à
leurs collègues, qu’ils ont fièrement enseignées à d’autres
et
qu’ils ont nouées, fil après fil, dans le tissu de leur existence.»
Léon
Tolstoï
C.H.
Douglas reproche au système financier de prétendre refléter le crédit
réel par du crédit financier, alors qu’il observe que tel n’est
pas le cas. Son diagnostic porte donc sur le fait que d’une part, le
crédit financier représenté par le pouvoir d’achat est déficient
par rapport au crédit réel représenté par les prix et ce, en
raison d’un défaut du système des prix, et que d’autre part le
système financier est incapable de corriger la déficience du pouvoir
d’achat, en raison de la conception bancaire de la monnaie qui en
est la base, c’est-à-dire une monnaie qui est un bien fabriqué et
commercé en vue du profit.
L’interprétation
populaire du diagnostic douglasien relie généralement le problème
du système financier aux profits, et particulièrement aux profits
des banques. Pourtant en maints endroits et en particulier, dans son
dernier ouvrage technique, The
Monopoly of Credit,[1]
Douglas affirme clairement que les profits ne sont pas la cause
principale du malfonctionnement du système financier, mais qu’un défaut structurel du système des prix en est responsable.
Lorsqu’il
compare la quantité globale de monnaie disponible entre les mains des
consommateurs et la quantité globale des produits exprimée par les
prix —produits de toute nature, c’est-à-dire biens intermédiaires,
biens d’équipement et biens de consommation, tant privés que
publics— C.H. Douglas diagnostique une déficience du pouvoir
d’achat en face des prix et cette déficience est structurelle et non
conjoncturelle.[2]
Douglas
précise que son diagnostic ne vise pas seulement la distribution inéquitable
du pouvoir d’achat, qui fait que certaines personnes n’ont pas assez
de pouvoir d’achat alors que d’autres en ont en surplus, mais bien
une insuffisance du pouvoir d’achat global
nonobstant la distribution inéquitable.[3]
Cependant, lorsqu’il identifie une déficience du pouvoir d’achat
global, Douglas ne dit pas —et il affirme lui-même n’avoir jamais
dit— que le système financier actuel ne distribue
pas suffisamment de pouvoir d’achat pour acheter les biens et
services de consommation qui sont à vendre, mais plutôt que le système
productif doit être constamment
en état de surproduction[4]
pour que le système financier distribue assez de pouvoir d’achat pour
l’achat des biens et services de consommation qui sont à vendre.[5]
Cette
surproduction doit être particulièrement une production de biens et
services qui ne sont pas immédiatement achetables par le consommateur
—les biens de capital— ou qui ne sont pas destinés au consommateur
—les exportations— ou bien une production qui est simplement du
gaspillage ou de la pollution.[6]
Par
son diagnostic de déficience du pouvoir d’achat en face des prix,
Douglas dénonce tout ce qui cause, augmente ou accélère la désynchronisation
du mécanisme de création des prix qui distribue le pouvoir
d’achat —lequel mécanisme est synchrone avec le mécanisme physique
de production— et du mécanisme
de liquidation des coûts qui retire le pouvoir d’achat.
Cette condition crée à un rythme de plus en plus accéléré un
délai de plus en plus grand entre la distribution du pouvoir d’achat
et la liquidation des coûts dans lequel ce pouvoir d’achat est apparu.
Autrement dit, les consommateurs achètent la production actuelle avec
de la monnaie distribuée dans le cadre de la production future. Avec
l’allongement du processus de production, la production actuelle est
achetée avec de la monnaie distribuée pour une production de plus en
plus lointaine et cet allongement se fait de plus en plus rapidement.
Douglas
énonce que du point de vue de la réalité, c’est-à-dire du point de
vue physique, la cause de la déficience du pouvoir d’achat est
intimement liée au remplacement du travail humain par le travail de la
machine.[7]
Les effets physiques de ce remplacement du travail humain identifiés
par Douglas sont décrits comme suit sous forme algorithmique :
Si
une
unité de travail humain aidée par le pouvoir mécanique et la machine
produit N fois plus que la même unité de travail sans de telles aides,
alors
la
production est N fois plus importante
ou
seulement
1/Nième du travail humain est nécessaire.
Dans
le cas où la production est N fois plus importante, Douglas ajoute que
les besoins de la population doivent s’accroître au taux
d’accroissement de la capacité de production et que les mécanismes
financiers doivent être ajustés pour permettre la distribution de la
production. C’est ce que révèle la comparaison du modèle 1,
petite économie de cueilleurs de fruits et de céréales avec
main-d’oeuvre mais sans capital, et du modèle 2, la même petite
économie devenue agricole avec l’introduction d’outils, donc avec
main-d’oeuvre et capital.
Les
équations de ces deux modèles, ainsi que d’un troisième modèle
dont il est question plus loin, peuvent être trouvées en annexe,
accompagnées de la définition de leurs variables et paramètres. Les
trois modèles, fortement inspirés des travaux des modélisateurs de
l’équilibre général calculable,[8]
ont pour seul but d’illustrer numériquement le diagnostic de Douglas
afin d’en mieux comprendre la portée. En conséquence, ils sont très
simples et peuvent être entièrement calculés à la main. Et parce que
l’économiste est essentiellement un conteur d’histoires,[9]
ces modèles racontent, en trois épisodes, l’histoire d’un petit
village qui découvre les effets du remplacement du travail humain par
le travail de la machine. Pour les lecteurs que l’aridité des équations
rebute, une version littéraire avec références aux numéros des équations
associées précède les modèles.
En
comparant le modèle 1 et le modèle 2, on constate que
l’introduction des outils multiplie la production par 4, en volume et
en valeur, puisque XS
passe de 1000 à 4000 unités et PXS passe de 2000 à 8000 unités
numéraires lorsqu’on conserve la main-d’oeuvre L à 160 unités de
travail. La demande est elle aussi multipliée par 4, en volume et en
valeur, XD augmentant de 1000 unités à 4000 unités et PXD passant de
2000 à 8000 unités numéraires.
Bien
qu’on observe dans les deux modèles un équilibre sur tous les marchés :
marché de la
main-d’oeuvre (LS = LD = 160), marché des produits (XS = XD =
1000 ou XS = XD = 4000), marché des investissements et des épargnes
(IT = SM = 160 ou IT = SM = 640), il n’y a pas, dans l’économie
agricole du modèle 2, en face des prix des biens de consommation, un
pouvoir d’achat global suffisant, car les salaires distribués (S L
= 1600 unités numéraires) sont de beaucoup inférieurs aux prix des
biens de consommation offerts (PC = 5760 unités numéraires). La cause
en est que seulement le quart (1/4) de la production est le résultat du
travail de la main-d’oeuvre (a = 0,25 dans
la fonction de production), alors que les trois quarts (3/4) sont
le résultat du travail de la machine (1 - a = 0,75
dans la fonction de production). Par contre, dans l’économie de
cueilleurs du modèle 1, où les salaires
distribués (S L = 1600 unités numéraires) sont supérieurs
aux prix des biens de consommation offerts (PC = 1440 unités numéraires),
il y a un pouvoir d’achat
suffisant, car la totalité de la production est le résultat du
travail de la main-d’oeuvre (a = 1).
Il
est important de rappeler que, pour Douglas, le rendement du
capital (R K = 4800 unités numéraires dans le modèle 2),
considéré par l’économique orthodoxe comme la rémunération des détenteurs
des biens de capital, n’est pas un coût de production, mais est un coût
du capital et donc, n’est pas du pouvoir d’achat des consommateurs.
Dans
le cas alternatif où seulement 1/Nième du travail humain
est nécessaire, Douglas ajoute qu’un nombre décroissant de personnes
seront requises pour la production et que si la rémunération de ce
nombre décroissant d’individus n’augmente collectivement jusqu’au
montant, antérieurement distribué à un plus grand nombre de
travailleurs, qui achèterait une production plus grande, alors les coûts
et les prix doivent tomber ou une proportion croissante des biens ne
peuvent être vendus aux personnes qui les ont produits. C’est
effectivement ce que montre l’examen du modèle 3, où la petite
économie devenue agricole a choisi de ne pas mettre en oeuvre toute la
capacité nouvelle de produire.
Dans
le modèle 3, la production XS demeure à 1000 unités comme dans
le modèle 1, alors que, comme dans le modèle 2, la part de
la production due au travail de la main-d’oeuvre n’est plus que du
quart (a = 0,25 dans
la fonction de production) pour une part due au travail de la
machine égale aux trois quarts (1 - a = 0,75
dans la fonction de production). La conséquence en est que la demande
de main-d’oeuvre est divisée par 4 (LD = 40) et qu’elle est inférieure
à l’offre de main-d’oeuvre (LS = 160). L’équilibre n’existe
plus sur le marché de la main-d’œuvre, quoiqu’il y ait encore équilibre
sur le marché des produits (XS = XD = 1000 unités) et sur le marché
des investissements et des épargnes (IT = SM = 160 unités numéraires).
Selon
Douglas, le pouvoir d’achat des consommateurs dans le modèle 3
correspond uniquement aux salaires distribués (S L = 400 unités
numéraires) et ce pouvoir d’achat est largement inférieur aux prix
des biens de consommation offerts (PC = 1440 unités numéraires), pour
la même raison énoncée précédemment, à savoir que le rendement du
capital
(R K = 1200 unités numéraires) est un coût du capital et
non un coût de production. Le rendement du capital est un coût
existant transféré entre producteurs et non un coût nouvellement créé
par les producteurs.
Il
est fondamental de comprendre que, selon l’orthodoxie, la part de la
production due au capital est distribuée, car elle est payée par les
producteurs aux propriétaires des biens de capital sous forme de
« loyers » pour l’usage du capital dans la production.
Selon
Douglas, la part de la production due au capital n’est pas distribuée,
car elle est un paiement de type B, ceux qui circulent entre les
producteurs, et non pas un paiement de type A, ceux qui circulent entre
les producteurs et les consommateurs. Ces « loyers » ne sont
pas les dividendes payés aux actionnaires ou sociétaires de
l’entreprise, des paiements de type A. Ils ne sont pas non plus les
intérêts payés sur les emprunts finançant les achats de biens de
capital, des paiements de type B qui deviendront partiellement et après
délai des paiements de type A. Ces « loyers » correspondent
aux paiements du coût des
biens de capital, c’est-à-dire ce qui a été déboursé
pour les achats faits au comptant ou pour les remboursements du
principal des emprunts finançant les achats de tels biens. Ce sont
strictement des paiements de type B.
Douglas
remarque aussi que puisque salaires, coûts et pouvoir d’achat sont
différents aspects de la même chose, une chute continue des coûts
sous l’actuel système financier est accompagnée d’une chute
continue des salaires, donc du pouvoir d’achat, et, bien qu’obviant
ces conséquences dans une certaine mesure, une chute de prix
place l’entrepreneur en face d’une perte sur la totalité de ses
stocks, perte qu’il n’est habituellement ni désireux ni capable de
prendre.[10]
Du
point de vue financier, Douglas relève au moins cinq grandes causes à
la situation de déficience du pouvoir d’achat en face des prix :[11]
§
la collecte de profits monétaires auprès du public, incluant
l’intérêt qui est un profit sur un intangible;
§
l’épargne, ou en d’autres mots l’abstention d’achat;
§
le réinvestissement de l’épargne dans de nouveaux travaux,
qui crée un nouveau coût sans nouveau pouvoir d’achat;
§
le double circuit de la monnaie, dont l’énoncé est connu sous
le nom de théorème A+B, où la différence de vélocité entre la
liquidation des coûts et la création des prix résulte en frais inclus
dans les prix à partir d’un cycle antérieur de comptabilité des coûts;
§
la déflation, c’est-à-dire la vente de titres ou le rappel de
prêts par les banques.
Parmi
ces cinq grandes causes financières, Douglas considère que les plus
importantes sont le double circuit
de la monnaie et le réinvestissement
de l’épargne[12]
et à son avis, ces deux causes sont en elles-mêmes suffisantes pour
expliquer la situation de déficience.[13]
La
collecte de profits monétaires auprès du public
La
collecte de profits monétaires auprès du public est une cause de déficience
du pouvoir d’achat en face des prix, car l’inclusion du profit dans
les prix a pour effet de redistribuer
le pouvoir d’achat d’une manière non équitable en le
concentrant en un petit nombre de mains et ainsi une part de plus en
plus grande du pouvoir d’achat est mise à l’écart du processus de
liquidation des coûts.[14]
En conséquence, le contrôle de la production et donc du crédit réel
est, de cette façon, transféré du consommateur au financier.[15]
L’épargne
L’épargne
est aussi une cause de déficience de pouvoir d’achat face aux prix
parce qu’elle met hors de circulation, temporairement ou définitivement,
de la monnaie qui est apparue dans les coûts et donc dans les prix des
produits et qu’en conséquence, les prix dans
lesquels ces coûts sont apparus ne peuvent être tous liquidés.[16]
L’épargne
des consommateurs ne peut être considérée purement comme une
consommation reportée dans le temps. Le taux d’épargne nette est généralement
positif, sauf en temps de crise économique profonde où il y a alors désépargne
des consommateurs.
De
plus, les producteurs ont aussi la possibilité de mettre de la monnaie
en réserve par l’épargne. L’épargne des producteurs est constituée
de profits non distribués en dividendes, dont une partie prend souvent
la forme d’une réserve pour dépréciation des biens de capital.
Cette épargne empêche d’une part que la déficience causée par la
collecte des profits soit jamais comblée, puisqu’il n’y a pas
redistribution des profits sous forme de monnaie de consommation,[17]
et d’autre part, la réserve pour dépréciation, lorsqu’elle est
utilisée pour l’achat de biens d’équipement devient un des cas de
réinvestissement de l’épargne.
Le
réinvestissement de l’épargne
Le
financement de la production des biens d’équipement et autres biens
de capital par le biais du réinvestissement de l’épargne aggrave la
déficience de pouvoir d’achat causée par l’épargne en
occasionnant la création de nouveaux prix sans création de nouveau
pouvoir d’achat.[18]
L’exemple
qui explique cette situation[19]
est celui d’un travailleur qui chaque semaine épargne 20% de son
salaire et, à la fin de cent semaines, achète des actions d’une
entreprise manufacturière de machinerie. À chaque semaine, le montant
épargné a empêché l’achat des produits dans lesquels il était
apparu comme coût et, à la suite du réinvestissement, la somme est réapparue
comme salaire dans la production de machinerie restaurant ainsi la déficience
occasionnée dans le premier cycle de production et permettant l’achat
des produits invendus. Mais le coût de la machinerie produite dans le
second cycle de production est un frais sur une future production, frais
en regard de laquelle aucun pouvoir d’achat n’existe.
Le
cas est similaire pour le réinvestissement des profits de
l’entreprise dans de nouveaux biens d’équipement.[20]
Lorsqu’il
y a récursivité du processus, c’est-à-dire lorsque la somme
redistribuée dans un second cycle de production est à nouveau réinvestie,
l’effet sur la déficience du pouvoir d’achat est cumulatif.
Le
double circuit de la monnaie :
le théorème A+B
C.H.
Douglas pousse plus loin la généralisation de la proposition
concernant le réinvestissement de l’épargne de façon à obtenir une
vision encore plus générale du défaut du système des prix. Ce défaut,
Douglas l’identifie comme étant "le double circuit de la monnaie
dans l’industrie"[21]
mieux connu sous le nom de "théorème A+B". Douglas
considère que le double circuit de la monnaie dans l’industrie est
une caractéristique structurelle de l’économie.
Le
double circuit de la monnaie dans l’industrie doit être compris comme
la généralisation de la proposition concernant le réinvestissement de
l’épargne, dans le sens où la totalité des paiements en salaires,
traitements et dividendes distribués durant une période de production
donnée, retourne aux producteurs, durant cette même période, à
travers les prix des biens et services vendus aux consommateurs, pour
refinancer un nouveau cycle de production en créant de nouveaux prix
sans addition de nouveau pouvoir d’achat.[22]
Le
théorème A+B repose sur l’hypothèse que le produit d’un procédé
est utilisé par le procédé suivant dans
un cycle de production postérieur à cause du délai
de production et de distribution.
La
figure suivante illustre les conséquences de cette hypothèse.

Figure 1 - Les paiements A
et B dans une chaîne de
production
de 5 procédés
Si
la figure 1 représente la production de chemises en cinq procédés
qui sont : l’élevage des moutons (I), la tonte des moutons (II),
le filage de la laine (III), le tissage du fil (IV) et la
confection des chemises (V), il faut comprendre que la laine
produite par le procédé II en février n’est pas la laine qui
pousse sur le dos des moutons dans le procédé I en février, mais
la laine qui a poussé en janvier dans le procédé I;
similairement, le fil produit par le procédé III en mars n’est
pas le résultat de la laine qui est en train d’être tondue en mars
dans le procédé II, mais le filage de la laine tondue en février
ou même avant; le tissu produit par le procédé IV en avril
provient du fil produit en mars ou avant et les chemises confectionnées
en mai l’ont été avec du tissu fabriqué en avril ou avant. La laine
qui pousse sur le dos des moutons en mai apparaîtra dans les chemises
offertes en septembre, la laine tondue en mai apparaîtra dans les
chemises du mois d’août, le fil produit en mai apparaîtra dans les
chemises de juillet et le tissu produit en mai apparaîtra dans les
chemises de juin.
Le
théorème A+B énonce donc que les paiements en salaires, traitements
et dividendes distribués durant le mois de janvier dans les cinq procédés
de production (à la verticale) retournent aux producteurs, dans ce même
mois de janvier, à travers les prix des biens et services vendus aux
consommateurs par le procédé V du mois de janvier, pour financer le
cycle de production du mois de février.
Ces
paiements redistribués à nouveau en février retournent aux
producteurs pour financer le cycle de production de mars, puis d’avril,
de mai, et ainsi de suite. De janvier à mai, période requise pour
produire les biens et services vendus aux consommateurs à la fin de mai
dans le procédé V, vingt-cinq procédés ont créé vingt-cinq
unités de produits et vingt-cinq unités de nouveaux prix au moyen des
mêmes cinq unités de pouvoir d’achat réintroduites cinq fois de
suite.
Si
les produits de chacun des procédés de la figure 1 valent 1
en termes de monnaie, alors il s’ensuit que la production faite de
janvier à mai vaut 25 par addition de la quantité de monnaie (à la
verticale) ayant circulé durant cette période : 25 = 5 + 5 + 5 + 5 + 5
ou exprimé de façon plus succincte : 25 = 5 × 5.
Si les produits valent 2, c’est 50 = 10 + 10 + 10 + 10 + 10
qu’on aura ou 50 = 5 × 10; si les produits de
chacun des procédé valent 3, on aura 75 = 15 + 15 + 15 + 15 + 15
ou 75 = 5 × 15; et ainsi de suite.
La
particularité décrite par le théorème A+B de Douglas est connue des
économistes. Tout étudiant de la science économique apprend cela dans
un cours intermédiaire de macroéconomique. C’est ce qu’explique
« l’équation de la monnaie », qui s’écrit :
p q = v M, où le terme « p q » désigne la
valeur de la production (le prix p × la quantité produite q)
et le terme « v M » désigne le flux monétaire (la vélocité
de la monnaie v × la masse monétaire M).
Cette
équation formulée en termes de flux est associée au nom de l’économiste
Irving Fisher, qui l’appelle « équation de l’échange »
ou « équation générale des transactions » et l’écrit
un peu différemment de la forme présentée ici qui est la formulation
usuelle des manuels de macroéconomique intermédiaire. Selon un
historien de la pensée économique,[23]
Fisher a lui-même repris cette équation d’un autre économiste nommé
Simon Newcomb; de plus, elle porte aussi bien d’autres noms et a été
formulée, généralement en termes de stock de monnaie, par plusieurs
économistes très connus dont Ricardo, Walras, Pigou et Marshall.
Dans
la figure 1, où la chaîne des procédés comprend cinq procédés
qui distribuent chacun des salaires identiques, un cinquième (1/5)
seulement de la monnaie de consommation distribuée au total
sous forme des salaires est du pouvoir d’achat au sens strict où
Douglas l’entend. En effet, seuls les salaires distribués par le procédé V,
qui est l’étape de production des biens et services destinés aux
consommateurs finals, constituent le pouvoir d’achat des consommateurs.
Les salaires distribués par les autres procédés, qui sont des étapes
de production de biens intermédiaires et de biens d’équipement, donc
de biens de capital, ne sont pas du véritable pouvoir d’achat, mais
de la pure inflation.
En
termes réels, seulement un cinquième (1/5) de la production de chaque
mois consiste en des biens et services de consommation finale. Il n’y
a donc qu’un cinquième (1/5) de la production qui soit du pouvoir
d’achat réel.
Par
exemple, si chaque procédé distribue 100 unités numéraires, les
consommateurs paieront 500 unités numéraires les biens de consommation
au lieu de les payer 100 unités numéraires, ce qui signifie qu’ils
auront payé les biens intermédiaires et les biens d’équipement
produits pendant le mois de mai alors que ces biens ne leur sont pas
destinés et qu’ils n’en auront pas pris possession.
Les
400 unités numéraires distribuées par les procédés de production
des biens de capital, les procédés I à IV, doivent
demeurer entre les mains des consommateurs pour attendre que les biens
de consommation, dans le coût desquels ils sont apparus comme salaires,
parviennent aux consommateurs. Au lieu de n’avoir entre les mains, en
mai, que 5 × 100
unités numéraires, les consommateurs doivent au moins avoir 15 × 100
unités numéraires, c’est-à-dire tous les salaires distribués par
les procédés situés sur et sous la diagonale liant le procédé I
au procédé V desquels auront déjà été retranchées les unités
numéraires correspondant à des biens définitivement consommés durant
le processus de production et qui ne parviendront pas aux consommateurs
dans les biens finals.
Cette
anomalie mise en évidence par Douglas est plus flagrante encore dans la
figure 2, où la longue chaîne des procédés en compte quarante. Le
pouvoir d’achat est considérablement
diminué, il est seulement un quarantième (1/40) de la monnaie de
consommation totale distribuée. Les trente-neuf quarantièmes (39/40)
restants paient en réalité les coûts des biens intermédiaires et des
biens d’équipement produits durant la période en question et ne
paient pas pour les biens de consommation disponibles pour la vente
durant cette période.

Figure 2 – Les
paiements A et B dans une chaîne de
production de 40 procédés
Plus
la chaîne s’allonge en raison de la différenciation des procédés,
plus le pouvoir d’achat réel diminue. La proportion de biens et
services de consommation finale dans la production totale chute
dramatiquement.
C.H.
Douglas établit que le déficit de pouvoir d’achat dans une période
donnée est égal aux paiements B de cette période.[24]
La
déflation
La
déflation, c’est-à-dire la décroissance de la monnaie en
circulation, est mise en oeuvre par la vente de titres par les banques
et par le rappel des prêts (à l’inverse de l’inflation, ou
croissance de la monnaie en circulation, qui est issue de l’achat de
titres par les banques et de l’octroi de prêts). La déflation est
une cause de déficience de pouvoir d’achat car elle restreint le crédit
d’emprunt qui compense habituellement la déficience de pouvoir
d’achat issue d’autres causes.[25]
La
déflation est certes une cause puissante de déficience du pouvoir
d’achat en face des prix puisqu’elle en rend visibles les effets
habituellement latents. Récessions et dépressions économiques, caractérisées
par un chômage épidémique et la prolifération des faillites,
accompagnent la déflation et sont les signes tangibles de la déficience
du pouvoir d’achat. Cependant, contrairement aux quatre autres causes
qui sont toujours présentes et sont en fait inhérentes au système, la
déflation survient à certains intervalles plus ou moins réguliers et
cette forme d’occurrence diminue le poids de cette cinquième grande
cause.
Pour
conclure sur les causes financières de la déficience du pouvoir
d’achat, C.H. Douglas remarque qu’à l’exception de l’épargne,
les quatre autres causes de déficience du pouvoir d’achat en face des
prix peuvent être ramenées aux paiements B.[26]
Les
objections au théorème A+B
Le
théorème A+B a été l’objet d’une acrimonieuse controverse,
depuis sa formulation en 1920 jusque bien au-delà de la mort de
Douglas. Il s’impose donc de traiter les principales objections qui
ont été soulevées par les opposants de Douglas et de présenter les réponses
que Douglas a données. Dans son dernier ouvrage technique, The
Monopoly of Credit, C.H. Douglas rassemble les objections
habituelles au théorème A+B et y reprend longuement les réponses
qui ont toujours été les siennes.
Les paiements en salaires pour la production
des biens de capital compensent les paiements B
La
première objection est relative à la soi-disant égalité des
paiements en salaires pour la production de biens intermédiaires et
biens d’équipement et des coûts liés aux paiements B présents
dans le prix des biens de consommation.[27]
Les détracteurs du théorème supposent que, selon la figure 1,
les quatre carreaux des procédés I à IV, ombragés sur la
diagonale qui va de janvier à mai, par exemple, sont parfaitement égaux
en valeur aux quatre carreaux des mêmes procédés I à IV de la
verticale du mois de mai, le procédé V étant commun à la diagonale
et à la verticale.
Le
premier élément de la réponse de Douglas concerne une situation où
il n’y a pas d’équilibre de la production et de la consommation des
biens intermédiaires.[28]
Chaque étape de production comprend trois éléments de coûts :
les matériaux, le travail de la main-d’oeuvre et —la première
étape exceptée— le produit en cours issu d’une précédente étape
de production.
L’interprétation
de cette réponse permet d’établir que dans le cas où un procédé
de production consomme à une étape donnée plus de biens intermédiaires
—c’est-à-dire le produit en cours issu d’une étape précédente
et le matériel de l’étape concernée— que les procédés qui
produisent ces biens intermédiaires n’en ont produit dans l’étape
concernée, alors les paiements en salaires ne peuvent compenser les coûts
occasionnés par les paiements B. Par exemple selon la figure 1,
si le procédé IV consomme davantage du produit en cours au mois
d’avril que le procédé III n’en produit en ce même mois
d’avril, alors les coûts inclus dans la production du procédé IV
sont supérieurs aux salaires distribués dans le procédé III
durant le mois en question. L’inverse est vrai. Si le procédé IV
consomme moins du produit en cours que le procédé III n’en
produit dans le même mois, alors les coûts inclus dans la production
du procédé IV sont inférieurs aux salaires distribués dans le
procédé III du mois en question. Il y a inflation potentielle,
mais peu probable.
En
effet, le portrait est plus complexe que les figures 1 et 2 ne
le laissent voir.

Figure
3 – Décomposition des coûts en trois éléments
En
examinant la figure 3, qui reproduit sous un autre angle celle
qu’on trouve à la page 37 dans
The Monopoly of Credit,
on constate que la valeur des salaires distribués à la main-d’œuvre
est significativement inférieure à la valeur de la production destinée
à la consommation finale et la différence est beaucoup plus marquée
lorsque les salaires sont comparés à la valeur de la production totale.
En considérant que chaque petit rectangle vaut 1, la valeur des
chemises offertes aux consommateurs en mai par le procédé V est
10 (1 en coûts de main-d’oeuvre + 1 en coûts des biens intermédiaires
autres que le bien en cours + 8 en coûts du bien obtenu du procédé IV
d’avril) et la somme de tous les salaires distribués en mai est
seulement 5, alors que la valeur de la production totale du mois de mai
est 30 (2 par le procédé I + 4 par le procédé II + 6
par le procédé III + 8 par le procédé IV + 10
par le procédé V).
Des
salaires totalisant 5 ne peuvent acheter toutes les chemises offertes
par le procédé V, qui totalisent 10 en valeur sur le marché des
consommateurs —le circuit des paiements A— et encore moins acheter
les produits de toute nature offerts par les procédés I à IV,
qui totalisent 20 en valeur sur le marché des producteurs —le circuit
des paiements B.
Or,
selon ce que dit la théorie de Douglas, la monnaie entre les mains des
consommateurs devrait leur permettre d’acheter toute la production, en
tout temps, même celle qui ne leur est pas destinée. Car dans un futur
plus ou moins lointain, les coûts de cette production leur parviendront
dans des biens qui leur seront destinés et qu’ils ne seront pas
capables d’acheter sans les
ajustements que fait et fera le système économique pour réussir
à leur livrer ces biens.
Le
second élément de la réponse de Douglas est relatif aux frais de dépréciation
des biens d’équipement
qu’il assimile aux paiements B. Ces frais introduisent aussi une
disparité entre les coûts créés et les salaires distribués, en
ajoutant un élément de coût puisé dans une réserve
de coûts vis-à-vis de laquelle il n’existe aucune réserve de
monnaie de consommation.[29]
La
figure 4 illustre la décomposition des coûts en quatre éléments,
ajoutant les coûts de la dépréciation des biens d’équipement aux
trois autres catégories de coût précédemment examinées. Le portrait
est encore plus négatif.


Figure
4 – Décomposition des coûts en quatre éléments
En
considérant toujours que chaque petit rectangle vaut 1, la valeur des
chemises offertes aux consommateurs en mai par le procédé V est
maintenant 25 (1 en coûts de main-d’oeuvre + 1 en coûts des
biens intermédiaires autres que le bien en cours + 3 en coûts des
biens d’équipement + 20 en coûts du bien obtenu du procédé IV
d’avril), alors que la somme de tous les salaires distribués en mai
n’est toujours que 5. Quant à la valeur de la production totale du
mois de mai, elle égale maintenant 75 (5 par le procédé I + 10
par le procédé II + 15 par le procédé III + 20
par le procédé IV + 25 par le procédé V).
Dans
cet exemple qui commence à ressembler à la réalité de la comptabilité
des entreprises, les salaires n’achètent qu’une petite part des
biens de consommation offerts (5/25 ou 1/5) et ne pourraient acheter
qu’une très petite part des biens de toute nature offerts sur les
marchés (5/75 ou 1/15). Si la même procédure de décomposition des coûts
est appliquée à une chaîne de production de 40 procédés comme celle
de la figure 2, qui est plus proche encore de la réalité, on
obtient des inégalités irréconciliables.
Douglas
considère aussi l’hypothèse où il y a équilibre de la consommation
et de la production des biens intermédiaires et biens d’équipement,
c’est-à-dire lorsque les biens intermédiaires et les biens d’équipement
consommés dans le processus de production durant une période donnée
sont strictement remplacés durant cette même période. En ce cas,
Douglas affirme que la variation à la baisse du rapport des coûts
directs aux coûts indirects empêche l’égalité des salaires
distribués durant la période et des prix des biens de consommation
devenus disponibles durant cette période.[30]
C’est ce que montre l’évolution du paramètre a vers des valeurs de
plus en plus faibles avec l’avancement technologique, une évidence
qui fait prendre conscience de l’énormité des ajustements que les mécanismes
économiques doivent mettre en œuvre pour que les produits destinés
aux consommateurs les atteignent finalement.
En
résumé, chaque fois qu’une somme de monnaie, qui quitte les mains du
consommateur pour retourner s’éteindre à son point d’origine dans
le système bancaire, s’éteint avant
les prix qu’elle a créés lors de son trajet depuis son émission par
la banque, il se produit un déséquilibre correspondant entre la
monnaie et les prix.[31]
C’est pourquoi Douglas considère que la disparité existe même dans
une situation d’équilibre de la production où, par hypothèse, la
consommation et la production de biens intermédiaires, de même que la
consommation et la production de biens d’équipement, s’égalent à
chaque période de production considérée et ce, même en l’absence
de profit, de frais de dépréciation et d’inflation des prix, donc à
plus forte raison en présence de profit, de dépréciation et
d’inflation des prix qui absorbent rapidement le pouvoir d’achat
additionnel provenant de la production des biens intermédiaires et des
biens d’équipement.[32]
Les paiements B sont des salaires
distribués dans le passé
La
seconde objection est celle relative au fait que les coûts résultant
des paiements B correspondent à des paiements en salaires effectués
dans le passé pour les biens intermédiaires et les biens d’équipement
dont les coûts apparaissent dans les prix des biens de consommation.
Selon
la figure 2, les détracteurs du théorème supposent que les salaires
des 1600 procédés (40 × 40), qui ont été exécutés
durant les deux ans et demi nécessaires à la production des biens et
services offerts aux consommateurs à la fin de cette période (le
carreau ombré dans le coin supérieur droit), sont encore présents
dans les épargnes des consommateurs, ou à tout le moins, les salaires
des 820 procédés situés sur et sous la diagonale qui lie le procédé 1
au procédé 40 durant ces deux ans et demi. Et encore, deux ans et
demi, c’est peu si l’on considère les coûts les plus anciens qui
puissent apparaître dans les prix des biens de consommation, par
exemple, les coûts des activités de recherche et développement qui précèdent
de cinq, dix, quinze voire vingt ans la production des biens de
consommation finale.
À
cette objection, la réponse de Douglas est que l’absence
d’une réserve de monnaie de consommation en vis-à-vis de la réserve
de coûts des biens intermédiaires et d’équipement non consommés
est signe que la monnaie de consommation, bien que distribuée dans le
passé, n’est plus en existence pour liquider les coûts créés par
les paiements B.[33]
La
seconde partie du diagnostic de Douglas concerne l’incapacité du système
financier à corriger la déficience du pouvoir d’achat.
La
critique que fait Douglas du paradigme économique actuel, qui est un
paradigme bancaire en raison de la définition bancaire de la monnaie
qui en est la base, n’est pas d’abord morale bien que les raisons de
critique sur ce plan ne lui manquent pas. La critique de Douglas est
d’ordre fonctionnel :
un système financier basé sur le pouvoir bancaire de création
et de destruction de la monnaie ne
fonctionne pas.[34]
Les
politiques économiques orthodoxes relevant d’un paradigme économique
bancaire sont incapables de corriger les défauts qui existent dans le
système financier. La récurrence des problèmes économiques est un
signe évident de l’échec des tentatives de solution. Cela est dû au
fait que des deux aspects financiers, seul le premier, la monnaie, est
entièrement et parfaitement contrôlé par le système bancaire, alors
que le second aspect, les prix, est imparfaitement contrôlé,
puisqu’il l’est de façon plus ou moins indirecte à travers le
premier, c’est-à-dire à travers la quantité de monnaie entre les
mains des consommateurs.[35]
Douglas
affirme que c’est le défaut de prendre en compte la polarité des
flux monétaires qui est la cause de l’échec des politiques
orthodoxes relatives au contrôle des prix. En effet, le contrôle sur
le flux monétaire positif, qui représente le taux d’émission de la
monnaie, n’implique pas
qu’il y ait contrôle sur le flux monétaire négatif, qui représente
le taux de retrait de la monnaie. Une réduction du taux d’émission
de monnaie ne peut être entièrement répercutée dans une réduction
du taux de retrait de la monnaie, qui devrait alors prendre la forme
d’une baisse des prix. Les producteurs ne sont pas intéressés à
vendre sans profit et encore
moins à vendre sous le coût.
Les coûts que les producteurs doivent récupérer ont été
principalement formés dans le passé alors que le taux d’émission de
la monnaie était supérieur au taux courant.[36]
Alors les prix ne baissent pas.
Ils pourraient même augmenter si les producteurs, percevant que la
monnaie est plus rare, s’efforcent d’attirer à eux la plus grande
part possible de cette ressource rare.
En
d’autres mots, le système bancaire ne peut augmenter le pouvoir
d’achat de la monnaie qu’en réduisant la quantité de monnaie en
circulation. Et cela ne fonctionne pas selon Douglas.
En
revenant au théorème A+B et à sa version orthodoxe « l’équation
de la monnaie » p q = v M, on comprend
mieux ce deuxième volet du diagnostic de Douglas. Lorsque les économistes
et les banquiers utilisent cette équation, dans une formulation mathématique
sûrement plus sophistiquée, pour déterminer quelle est la plus petite masse monétaire M qui sera mise en circulation
pour financer la quantité q de production au niveau de prix p,
ils cherchent à assurer la stabilité des prix, à contrôler les prix
à travers le seul outil dont ils disposent, la monnaie.
Étrange
paradoxe où banquiers et économistes recherchent délibérément ce
que dénonce le théorème A+B de Douglas : l’insuffisance de
monnaie en circulation, comme moyen de corriger ce que dénonce aussi le
même théorème A+B de Douglas :
l’inflation des prix.
Douglas
remarque finalement qu’il y a, dans le système financier actuel,
divers mécanismes qui tentent de corriger la situation de déficience.
Les biens de consommation sont donc vendus malgré la déficience de
pouvoir d’achat grâce aux mécanismes économiques suivants :[37]
§
la redistribution de la monnaie par les programmes sociaux;
§
la redistribution par la taxation de la monnaie obtenue par les
exportations, les investissements étrangers et les exportations
invisibles (le transport);
§
la distribution de prêts bancaires en salaires dans la
surproduction de biens de capital;
§
les
ventes sous le coût par les faillites, les ventes forcées et la
destruction physique;
à
la liste desquels il faut aussi ajouter l’endettement croissant des
personnes, des entreprises et des gouvernements.
C’est
pourquoi C.H. Douglas propose une solution conséquente à son
diagnostic.
Références
bibliographiques
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[5]
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W. & J. Barr Pty, Australie, 5e éd., 1974, p. 82.
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[8]
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[9]
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[10]
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[11]
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[12]
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Douglas
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[13]
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[14]
Douglas C.H., The Monopoly of
Credit, op.cit., p. 28.
[16]
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[17]
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[18]
Douglas C.H., "Statement of Evidence submitted by Major
Douglas", op.cit.,
p. 298.
[19]
Douglas C.H., The Monopoly of
Credit, op.cit., pp. 34-35.
[20]
Douglas C.H., "Statement of Evidence submitted by Major
Douglas", op.cit.,
p. 304.
[21]
Douglas C.H., Economic
Democracy, op.cit.,
p. 47.
Douglas
C.H., Credit-Power and Democracy,
op.cit., p. 19.
Douglas
C.H., The Monopoly of Credit,
op.cit., p. 35 et
p. 48.
[23]
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pensée économique : Des
mercantilistes à Keynes, Les Presses de l’Université Laval (Québec)
et Dunod (Paris), p. 372.
[24]
Douglas C.H., The New and the
Old Economics,op.cit.,
p. 20.
[25]
Douglas C.H., "The Application of Engineering Methods to Finance,
World Engineering Congress Tokyo, 1929" in The
Monopoly of Credit, Bloomfield Books, Angleterre, (1931), 4e éd.,
1979, 153-167, p. 164.
[26]
Douglas C.H., The New and the
Old Economics, op.cit.,
p. 20.
[27]
Douglas C.H., The Monopoly
of Credit, op.cit.,
p. 36.
[29]
Douglas C.H., "Statement of Evidence submitted by Major
Douglas", op.cit.,
p. 304.
[30]
Douglas C.H., The Monopoly of
Credit, op.cit.,
p. 42.
[34]
Douglas C.H., Social Credit,
op.cit., pp. 95-96.
[37]
Douglas C.H., The Monopoly of
Credit, op.cit., p. 45.
Une
histoire en trois épisodes
Une
économie de cueilleurs de
fruits et de céréales
L’histoire
débute par une économie de cueilleurs de fruits et de céréales avec
main-d’œuvre mais sans capital réel, c’est-à-dire sans outils,
sans équipement. C’est le modèle 1, dont les équations et les définitions
des variables et des paramètres peuvent être trouvées à la suite du
texte.
La
population du village compte 240 villageois [1], répartis en 40
familles composées d’adultes, d’enfants et de vieillards. Dans
chacune de ces familles, quatre personnes sont capables de travailler.
Ils sont donc 160 qui se retrouvent chaque matin, sur la place centrale
du village, à offrir leurs services pour cueillir des fruits et des céréales,
puis les travailler afin de les rendre comestibles [2].
Chacun
connaît ses besoins et ceux de sa famille : les 160 travailleurs
demandent 4 portions pour renouveler leur force de travail, les 80
vieillards et jeunes enfants se contentent d’une portion. La demande
des familles est donc de 720 portions à consommer dans la journée,
plus 80 portions mises de côté pour les semences, pour un total de
800. À ces 800 portions de fruits et céréales réclamées par les
familles, il faut encore ajouter 200 portions de fruits et céréales
qui, après la cueillette, sont mis à sécher pendant quelque temps
avant d’être distribués aux familles. La demande totale est donc
1000 portions ou unités de volume [20]. Ce chiffre constitue
alors la production désirée pour cette nouvelle journée de
cueillette et de transformation [3].
Il
n’en est pas un parmi les travailleurs qui ne soit conscient de la
valeur que son travail apporte. Ce n’est pas tout de grimper dans les
arbres pour cueillir les fruits, il faut casser les coquilles ou enlever
les écorces, épépiner, presser pour séparer le jus de la pulpe et
faire bien d’autres opérations de valeur ajoutée. Quant aux céréales,
il faut courir les champs, arracher les grains, les écraser ou les
tremper d’eau ou de jus de fruits ou les faire germer pour ainsi les
rendre plus faciles à manger. La valeur ajoutée désirée est
certainement 80% de la production désirée (v = 0,8),
c’est-à-dire 800 unités [4].
Le
salaire que chaque travailleur rapportera à sa famille en fin de journée,
c’est une part de la valeur ajoutée qui dépend du travail de tous et
qui sera répartie également entre tous. Et parce qu’on ne connaît
pas les outils dans ce village, c’est 100% de la valeur ajoutée qui dépend
du travail (a = 1). Il faut aussi tenir compte de ce que le
chef et les anciens du village ont un jour décidé d’instaurer un
système de numéraire qui accorde une valeur de 2 à chaque portion
travaillée de fruits ou de céréales (Pv = 2). À cause de
cela, les 800 portions à valeur ajoutée qu’on aura en fin de journée
auront une valeur de 1600 unités numéraires.
Puisque
les 160 travailleurs sont présents ce matin, le salaire est fixé à 10 unités
numéraires (ou 5 unités de volume) [5]. À ce salaire-là et en
tenant compte de la valeur ajoutée désirée, le chef calcule qu’il a
besoin des 160 travailleurs. Sa demande de main-d’œuvre est donc de
160 travailleurs [6] et il embauche 160 travailleurs [7].
On
travaille vraiment fort dans ce village. On n’a pas d’outils et il
n’y a pas de demande pour des outils qui constitueraient un capital réel [8].
Du moins pas encore, car certains travailleurs qui ont de la parenté
dans d’autres villages commencent à murmurer qu’on travaille plus
fort que dans les autres villages.
Toute
la journée, les travailleurs peinent, se dépensent et font de la
valeur ajoutée, à partir de leur seul travail [9]. Cette valeur, ils
l’ajoutent aux biens intermédiaires que sont les fruits et les céréales
tels qu’ils les trouvent dans la nature ou encore les fruits et céréales
mis à sécher et maintenant prêts pour la transformation ou la simple
distribution. Cette consommation intermédiaire n’est pas sans rapport
avec la valeur ajoutée. Pour produire telle valeur ajoutée, 800 unités
par exemple, il faut telle quantité de biens intermédiaires, 200 unités
par exemple [10]. C’est une question d’expérience (d/v = 0,2/0,8).
Le chef et les anciens savent combien il faut cueillir pour avoir en fin
de journée assez de production pour répondre aux besoins de toute la
population du village. Ils savent que toute production est une
application d’énergie à des biens intermédiaires. Avec une quantité
de biens intermédiaires de 200 unités, la production résultante est
1000 unités [11], puisqu’on ajoute de la valeur pour 800 unités.
Quant au remplacement des biens intermédiaires consommés, ce qu’on
appelle la demande intermédiaire, c’est la nature qui s’en occupe,
mais aussi les travailleurs qui mettent les fruits et céréales à sécher [12].
Il faut dire qu’on l’aide tout de même un peu, la nature, en semant
des grains récoltés et conservés à cette fin.
Le
prix unitaire d’une portion de fruits ou de céréales est calculé en
divisant la valeur de la demande totale par le volume de production
totale : pour 2000 unités de valeur et 1000 unités de volume, le
prix d’une unité est 2 [13]. C’est le chef et les anciens qui sont
responsables de cette comptabilité, car le contrôle, c’est leur
affaire. En utilisant ce prix unitaire, la valeur de la production est
établie à 2000 unités numéraires [14]. C’est la valeur
qui est utilisée pour faire la répartition de la production entre tous.
400
unités en valeur (200 unités en volume) sont des biens intermédiaires
qui vont être utilisés dans la prochaine production [21]. Il reste
donc 1600 unités en valeur à répartir. À la fin de la journée de
travail, la répartition commence et les travailleurs reçoivent leur
salaire. Chacun des 160 travailleurs reçoit 10 unités en valeur, pour
un total de 1600 unités en valeur. Ces salaires constituent le revenu
gagné par les familles du village [15].
Parce
que le prix unitaire est 2, en réalité ce sont 800 unités en volume
que les travailleurs se répartissent entre eux et rapportent à leurs
familles. Les familles consomment 90% de leur revenu pour se nourrir (g = 0,9)
et en mettent de côté 10% ( f = 0,1), principalement des
grains de céréales qui sont conservés comme semences. Ce sont donc
720 unités de fruits et de céréales transformés qui sont consommées [16].
Quant à la part du revenu épargnée [17], cette épargne des ménages
destinée à l’investissement, elle est conservée dans un endroit
commun du village, à la coopérative d’épargne et de crédit. Sa
valeur est 160 unités numéraires [18] et en volume, c’est 80 unités
de fruits et de céréales [19].
Après
la répartition, le chef fait tous les calculs pour comptabiliser la
valeur des différentes composantes de la demande totale. À partir des
chiffres en volume de ces composantes [20] et du prix unitaire [13], il
calcule la valeur de la demande intermédiaire [21], de la consommation
des ménages [22], de l’investissement [23] et de la demande totale
[24]. De la valeur de la demande intermédiaire, le chef déduit ensuite
la valeur de la consommation intermédiaire [25], puis celle de la
valeur ajoutée, en soustrayant simplement la valeur de la consommation
intermédiaire de la valeur de la production totale [26] et enfin il déduit
le prix moyen de la valeur ajoutée [27]. Comme le village n’a pas
d’outils qui constitueraient des biens de capital, le chef n’a pas
de rendement sur le capital à calculer [28].
Avec
ces chiffres, le chef du village rend compte aux anciens que l’économie
du village est à l’équilibre général : l’offre de main-d’œuvre [2]
égale la demande de main-d’œuvre [6], l’offre totale des
produits en volume [11] égale la demande totale des produits en
volume [20], mais aussi l’offre totale des produits en
valeur [14] égale la demande totale des produits en valeur [24]
et enfin, l’investissement en valeur ]18] égale l’épargne en
valeur [17]. Quand toute la comptabilité a été approuvée par
les anciens, la nuit tombe déjà sur le village. Les travailleurs sont
couchés. Ils renouvellent leurs forces pour être à pied d’œuvre,
demain matin, pour une nouvelle journée de production.
Une
production multipliée par 4
L’histoire
se poursuit avec l’introduction d’outils qui multiplient la
production par 4. L’économie de cueilleurs devient une société
agricole avec main d’œuvre et capital. C’est le modèle 2.
La
population n’a pas changé. Elle est toujours à 240 habitants [1].
Les
rumeurs à propos d’autres villages où les habitants travailleraient
moins fort se font persistantes. La bonne humeur qui régnait sur la
place du village au début de la journée de travail est de plus en plus
affectée par ces bruits que, dans les autres villages, ils ont des
outils qui leur permettent de travailler plus vite et d’obtenir une
production de meilleure qualité. La morosité s’installe. Le chef et
les anciens décident de réagir. Un jour, avec quelques anciens, le
chef part visiter ces villages. Ils en rapportent des outils qui leur
ont été donnés, mais aussi le savoir qui permet d’utiliser ces
outils.
Le
lendemain matin, très tôt, les 160 travailleurs sont présents sur la
place du village [2]. La bonne humeur est de retour. Tous sont
excités à l’ idée d’essayer les nouveaux outils. Il y a des
échelles pour atteindre les hautes branches des arbres, des gaules avec
crochet pour attraper les fruits sans avoir à grimper, des couteaux de
toutes sortes pour préparer les fruits, des faucilles pour couper les céréales,
des fléaux pour séparer les grains des tiges, des pilons et des récipients
variés et bien d’autres choses encore.
Avec
ces outils, la productivité est multipliée par 4, quadruplée, selon
les dires des chefs des autres villages. Bien que la demande soit encore
de 1000 unités, le chef fixe la production désirée à 4000 unités [3].
Il veut vérifier si vraiment la productivité sera multipliée par 4.
La valeur ajoutée désirée est ajustée en conséquence à 80% de
4000, c’est-à-dire 3200 unités [4].
Puisque
les trois-quarts de la production dépendront des outils et le quart de
la production seulement dépendra du travail de la main-d’œuvre, le
salaire est calculé en considérant que 25% de la valeur ajoutée dépend
du travail (a = 0,25). En utilisant la nouvelle valeur ajoutée
désirée et sans changer le prix moyen de la valeur ajoutée (Pv = 2),
le salaire demeure à 10 unités numéraires [5]. À ce salaire-là,
le chef a besoin des 160 travailleurs. Il demande donc 160 travailleurs [6]
et il embauche 160 travailleurs comme il le faisait d’habitude [7].
Ce
qui a changé, c’est qu’il y a maintenant un capital réel constitué
par les outils, dont le volume est établi à 600 unités [8]. Ce
capital est pris en compte dans le calcul de la valeur ajoutée [9].
Toute la journée, les travailleurs se dépensent pour faire de la
valeur ajoutée, à partir de leur travail et avec l’aide du capital
que sont ces nouveaux outils. La bonne humeur règne. On s’écorche
moins en n’ayant pas à
grimper aux arbres. Les gaules, les couteaux, les faucilles et
les fléaux épargnent bien des efforts. Les pilons écrasent les grains
mieux que les pierres ne le faisaient. Quel bienfait que le progrès
technique!
La
journée se termine dans la bonne humeur. Qu’il a été facile de
cueillir 4 fois plus de fruits et de céréales comme consommation
intermédiaire! 800 unités au lieu des habituels 200 unités [10].
Quelle satisfaction, en cette fin de journée, de contempler une
production multipliée par 4 sans que la fatigue soit multipliée par 4!
Le chef et les anciens sont particulièrement impressionnés par les
4000 unités de fruits et céréales à valeur ajoutée qui
constituent la production de la journée et qui s’entassent au
centre de la
place, attendant la répartition [11]. Pour ce qui est du
remplacement des biens intermédiaires consommés, c’est comme
d’habitude la nature qui s’en occupera, ainsi que les travailleurs
chargés du séchage des fruits et des céréales [12] et on
aidera davantage la nature en semant 4 fois plus de grains récoltés et
conservés à cette fin [19].
Le
prix unitaire d’une portion de fruits ou de céréales est toujours
calculé en divisant la valeur de la demande totale, qui est maintenant
8000 unités numéraires, par le volume de la production totale qui est
4000 unités. Le prix ne change pas, il demeure à 2 [13].
Le
grand changement est au niveau de la répartition des 8000 unités en
valeur ou 4000 unités en volume. 1600 unités en valeur (800 unités en
volume) sont des biens intermédiaires qui vont être utilisés dans la
prochaine production [21]. Les 6400 unités restantes sont des revenus
à répartir [15].
À
la fin de la journée, les travailleurs reçoivent leur salaire, qui
n’est pas différent de ce qu’il a toujours été, c’est-à-dire
10 unités en valeur pour chacun, pour un total de 1600 unités en
valeur (ou 800 unités en volume). Mais comment répartir les autres
4800 unités en valeur, c’est-à-dire 3 fois plus que ce qui a déjà
été réparti?
En volume, c’est 2400 unités de fruits et de céréales
transformés, de quoi nourrir la population de 3 autres villages!
Le
chef et les anciens réfléchissent là-dessus. Ces 4800 unités en
valeur sont en quelque sorte le salaire des outils, comme les 1600 unités
sont le salaire de la main-d’oeuvre. Ces 1600 unités en valeur qui
correspondent à 800 unités en volume servent à renouveler les forces
physiques et mentales de la main-d’œuvre en nourrissant les
travailleurs et leurs familles. Les 4800 unités en valeur qui
correspondent à 2400 unités en volume doivent servir à renouveler les
outils, qui vont s’user, se briser, devenir désuets. Comment?
Ça, on ne sait pas! Mais on sait qu’il ne faut pas les répartir
entre les travailleurs.
Les
familles continuent de consommer 90% (g = 0,9) de leur revenu
pour se nourrir [16] et continuent de mettre de côté 10% ( f = 0,1)
de ce revenu [17]. Destinée à l’investissement, cette épargne des ménages
voit sa valeur passer à 640 unités numéraires [18], En volume,
c’est 320 unités de fruits et de céréales [19]. En ce cas
aussi, il y a multiplication par 4 des chiffres connus avant
l’introduction des outils.
Le
chef fait, comme tous les soirs, la comptabilité des différentes
valeurs : la demande totale en volume [20], la valeur de la
demande intermédiaire [21], de la consommation des ménages [22], de
l’investissement [23] et de la demande totale [24]. De la valeur de la
demande intermédiaire, il déduit la valeur de la consommation intermédiaire
[25], puis celle de la valeur ajoutée en soustrayant simplement la
valeur de la consommation intermédiaire de la valeur de la production
totale [26] et enfin il déduit le prix moyen de la valeur ajoutée
[27]. Cependant, puisque le village a maintenant des outils qui
constituent des biens de capital, le chef calcule le rendement sur le
capital en soustrayant les salaires de la valeur ajoutée exprimée
en numéraire
et en divisant par le volume du capital. Ce rendement s’établit à 8
unités numéraires [28].
Une réduction de la
main-d’œuvre par 4
L’histoire
se poursuit maintenant avec l’alternative à la multiplication de la
production par 4 qui a suivi l’introduction d’outils. La nouvelle
société agricole va tenter d’ajuster la production de sorte que
l’offre égale la demande traditionnelle. C’est le modèle 3.
La
population est toujours stable à 240 habitants [1].
Ce
matin-là, les 160 travailleurs se présentent sur la place du village
comme tous les autres matins [2]. Le chef et les anciens les
attendent, car ils sont insatisfaits que, jour après jour, une grande
part de la production soit gaspillée, puisque 4000 unités en volume,
c’est tellement plus que les 1000 unités qui correspondent aux
besoins de la population du village. De plus, ils considèrent aussi que
prélever chaque jour dans la nature 800 unités de fruits et de céréales
à titre de consommation intermédiaire, c’est piller les ressources.
Ils craignent qu’avant longtemps le village n’ait à faire face à
une pénurie de certains fruits, si l’on prélève plus vite que la
nature ne se renouvelle.
Le
chef et les anciens ont donc décidé de ramener la production désirée
à son volume d’origine, soit 1000 unités [3] et la valeur ajoutée
désirée à 800 unités [4]. Pour ce faire le chef du village
demandera tout juste le nombre de travailleurs nécessaires pour
produire les 1000 unités, en les payant au taux de salaire habituel,
puisque c’est ce salaire qui permet au travailleur de se nourrir et de
nourrir sa famille. Demander plus de travailleurs obligerait à réduire
le salaire de chacun en dessous du seuil de subsistance de sa famille.
Le salaire est donc fixé à 10 unités numéraires [5].
Le
chef demande alors 40 travailleurs [6]. Il embauche 40 travailleurs [7]
et renvoie les 120 travailleurs qui restent sur la place. Ceux-ci sont
furieux, mais ils n’ont d’autres recours que d’obéir et de
rentrer chez eux avec la promesse du chef que ceux qui ont travaillé
aujourd’hui ne seront pas choisis demain afin de laisser la chance à
d’autres. Quelques-uns demeurent sur la place en espérant pouvoir
remplacer un travailleur qui se blesserait ou serait malade. La morosité
est grande.
Le
volume du capital réel n’a pas changé, il demeure établi à 600
unités [8]. Ce capital réel est pris en compte dans le calcul de
la valeur ajoutée [9]. Avec l’aide de tous ces outils, les 40
travailleurs réussissent aisément à cueillir les 200 unités de
fruits et de céréales [10] requises pour faire une valeur ajoutée de
800 unités et ils font facilement les 800 unités de valeur ajoutée [9].
En fin de journée, les 40 travailleurs présentent au chef une
production de 1000 unités [11]. Quant au remplacement des biens
intermédiaires, il ne posera plus de problème, puisque le prélèvement
de 200 unités ne met pas en danger le renouvellement des ressources [12].
Maigre
consolation que cette conviction de cesser de mettre en danger les
ressources de la nature devant les visages tendus des 120 travailleurs
en chômage et des membres de leurs familles. Sans se presser, le chef
fait ses habituels calculs du prix unitaire [13] et de la valeur de
la production [14]. Il est mal à l’aise d’avoir à faire la répartition.
Devant lui, il y a 2000 unités en valeur (ou 1000 unités en volume),
de quoi nourrir toute la population du village. Après qu’on ait enlevé
les 400 unités en valeur
destinées à remplacer les biens intermédiaires consommés
[21], il y a à répartir 1600 unités en valeur (ou 800 unités en
volume) [15]. Pourtant, seuls 40 travailleurs ont droit à une part de
cette production, sous forme de salaire récompensant leur travail. Les
travailleurs reçoivent chacun 10 unités en valeur, pour un total de
400 unités en valeur (ou 200 unités en volume). Il reste 1200 unités
en valeur (ou 600 unités en volume) qui sont le salaire des outils et
qui ne seront pas répartis.
Les
chiffres de la consommation [16], de l’épargne [17] et de
l’investissement en valeur [18] et en volume [19] sont les mêmes
que dans la situation originale où le village n’avait pas d’outils.
Il en est ainsi pour la demande totale en volume [20], la valeur de
la demande intermédiaire [21], de la consommation des ménages [22], de
l’investissement [23], de la demande totale [24], de la valeur de la
consommation intermédiaire [25], puis de celle de la valeur ajoutée
[26] et enfin du prix moyen de la valeur ajoutée [27]. Cependant,
contrairement à la situation originale, puisque le village a maintenant
des outils qui constituent des biens de capital, le chef calcule le
rendement sur le capital, qui s’établit à 2 unités en valeur [28].
Quant
au problème de répartition que le chef et les anciens ont tenté de résoudre,
il a empiré par rapport à la situation où la production était
multipliée par 4. Maintenant les trois-quarts de la population du
village crèvent de faim devant des produits non répartis. Dans la
situation précédente, des montagnes de produits étaient gaspillés
faute d’être répartis, mais toute la population était nourrie. Le
chef et les anciens se demandent comment les familles du village
pourraient bénéficier des bienfaits des outils sans qu’elles soient
privées de la nourriture à laquelle elles ont droit et sans les
ressources de la nature soient menacées?
MODÈLE 1
Une
économie de cueilleurs
de
fruits et de céréales
avec main-d’oeuvre
mais sans capital
Niveau
des prix = 2
[1] POP
= 240
[2] LS
= 160
[3] XSD :=
XD = 1000
[4]
VAD := v
XSD = 0,8 ´
1000 =
800
[5]
S := Pv a
VA =
2 ´ 1
´ 800 = 10
L
160
[6]
LD := Pv a
VAD =
2 ´ 1
´ 800 = 160
S
10
[7]
L := LD
= 160
[8]
K := KD
= 0
[9]
VA := A
La
= 5 ´ 1601 =
800
[10] CI
:= d
VA = 0,2
´ 800 = 200
[11] XS
:= CI =
200 =
1000
d 0,2
[12] DI
:= CI
= 200
[13] P :=
PXD = 2000
= 2
XS
1000
[15] YM
:= S
L = 10 ´
160 =
1600
[16] C
:= g YM =
0,9 ´
1600 = 720
P
2
[17] SM
:= f YM
= 0,1
´
1600 =
160
[18] IT
:= SM
= 160
[19] INV
:= IT =
160 =
80
P 2
[20] XD
:= DI
+ C + INV
= 200
+ 720 +
80 =
1000
[21] PDI
:= P
DI = 2 ´
200 =
400
[22] PC
:= P
C = 2 ´
720 =
1440
[23] PINV
:= P
INV = 2 ´
80 =
160
[24] PXD
:= PDI
+ PC + PINV
= 400
+ 1440 +
160 =
2000
[25] PCI
:= PDI
= 400
[26] PVA
:= PXS
-
PCI =
2000 -
400 =
1600
[27] Pv
:= PVA =
1600 =
2
VA 800
[28] R :=
0
MODÈLE 2
Une
économie agricole
avec main-d’oeuvre et
capital
Gain de productivité
traduit en production multipliée par 4
Niveau des prix = 2
[1] POP
= 240
[2] LS
= 160
[3] XSD :=
XD = 4000
[4]
VAD := v
XSD = 0,8 ´
4000 =
3200
[5]
S := Pv a
VA =
2 ´ 0,25 ´
3200 = 10
L
160
[6]
LD := Pv a
VAD =
2 ´ 0,25 ´ 3200 = 160
S
10
[7]
L := LD
= 160
[8]
K := KD
= 600
[9]
VA := A
La
K1-a =
7,4 ´
1600,25 ´ 6000,75
= 3200
[10] CI
:= d
VA = 0,2
´ 3200 = 800
v
0,8
[11] XS
:= CI =
800 =
4000
d 0,2
[12] DI
:= CI
= 800
[13] P :=
PXD = 8000
= 2
XS
4000
[14] PXS
:= P
XS = 2 ´
4000 =
8000
[15] YM
:= S
L + R K
= 10
´
160 +
8 ´ 600 = 1600
+ 4800
= 6400
[16] C
:= g YM =
0,9 ´
6400 =
2880
P
2
[17] SM
:= f YM
= 0,1
´
6400 =
640
[18] IT
:= SM
= 640
[19] INV
:= IT =
640 =
320
P 2
[20] XD
:= DI
+ C + INV
= 800
+ 2880 +
320 =
4000
[21] PDI
:= P
DI = 2 ´
800 =
1600
[22] PC
:= P
C = 2 ´
2880 =
5760
[23] PINV
:= P
INV = 2 ´
320 =
640
[24] PXD
:= PDI
+ PC + PINV
= 1600
+ 5760 +
640 =
8000
[25] PCI
:= PDI
= 1600
[26] PVA
:= PXS
-
PCI =
8000 - 1600 = 6400
[27] Pv
:= PVA =
6400 =
2
VA 3200
[28] R
:= PVA
-
S L =
6400 -
10 ´
160 =
6400
-
1600 = 4800 =
8
K
600
600
600
MODÈLE 3
Une
économie agricole
avec main-d’oeuvre et
capital
Gain de productivité
traduit en main-d’œuvre divisée par 4
Niveau des prix = 2
[1] POP
= 240
[2] LS
= 160
[3] XSD :=
XD = 1000
[4]
VAD := v
XSD = 0, 8 ´
1000 =
800
[5]
S := Pv a
VA =
2 ´ 0,25 ´ 800 = 10
L
40
[6]
LD := Pv a
VAD = 2
´
0,25 ´
800 = 40
S
10
[7]
L := LD
= 40
[8]
K := KD
= 600
[9]
VA := A
La
K1-a = 4,6 ´ 400,25 ´
6000,75 = 800
[10] CI
:= d
VA = 0,2
´ 800 = 200
v
0,8
[11] XS
:= CI =
200 =
1000
d 0,2
[12] DI
:= CI
= 200
[13] P :=
PXD = 2000
= 2
XS
1000
[14] PXS
:= P
XS = 2 ´
1000 =
2000
[15] YM
:= S
L + R K
= 10
´
40 +
2 x 600 =
400 + 1200 =
1600
[16] C
:= g YM =
0,9 ´
1600 =
720
P
2
[17] SM
:= f YM
= 0,1
´
1600
= 160
[18] IT
:= SM
= 160
[19] INV
:= IT =
160 = 80
P 2
[20] XD
:= DI
+ C + INV
= 200
+ 720 +
80 =
1000
[21] PDI
:= P
DI = 2 ´
200 =
400
[22] PC
:= P
C = 2 ´
720 =
1440
[23] PINV
:= P
INV = 2 ´
80 =
160
[24] PXD
:= PDI
+ PC + PINV
= 400
+ 1440 +
160 =
2000
[25] PCI
:= PDI
= 400
[26] PVA
:= PXS
-
PCI =
2000 - 400 = 1600
[27] Pv
:= PVA =
1600 =
2
VA 800
[28] R
:= PVA
-
S L =
1600 -
10 ´
40 = 1600
- 400 = 1200
= 2
Les variables et paramètres
des modèles
C
: households consumption (units/year);
CI
: intermediate consumption (units/year);
DI
: demand for intermediate inputs (units/year);
INV :
demand for capital investment (units/year);
IT
: total investment expenditures (monetary units/year);
K
: capital stock (capital-years);
KD
: demand for capital (capital-years);
L
: labour stock (person-years);
LD
: labour demand (person-years);
LS
: labour supply (person-years);
P
: sale price of the product (monetary units/unit);
PC
: sales to households in products valued at current price
(monetary units/year);
PCI
: intermediate consumption valued at current price
(monetary
units/year);
PDI
: purchases of intermediate inputs valued at current price
(monetary
units/year);
PINV : sales
of capital investment valued at current price
(monetary
units/year);
POP : population (persons);
Pv
: price of value added (monetary units/unit);
PVA :
value added valued at current price (monetary units/year);
PXD :
sales of products valued at current price (monetary units/year);
PXS :
production valued at current price (monetary units/year);
R
: rate of return on capital (monetary units/capital-year/year);
S
: rate of wages (monetary units/person-year/year);
SM
: household savings (monetary units/year);
VA
: added value (units/year);
VAD :
expected added value (units/year);
XD
: total demand of products (units/year);
XS
: production (units/year);
XSD :
expected production of product (units/year);
YM
: household income (monetary units/year);
A
: constant in the calculation of added value (>0) (= 5 in
Model 1)
(= 7,421753823
in Model 2) (= 4,666180682 in Model 3);
d
: coefficient of the volume of intermediate inputs required for
the
production
of one unit of product (0< d <1);
v
: coefficient of added value in production (0< v <1), avec
v + d = 1;
a
: elasticity of added value due to the use of labour
(0<
a
<1);
1-a
: elasticity of added value due to the use of capital;
g
: share of budget allocated by households to the consumption of a
product
(0≤
g
≤1), with g + f = 1;
f
: households’ marginal (average) propensity to save (0≤ f
≤1).
Cet article a paru dans
le numéro d'août-septembre 2004 de Vers Demain.
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